La guerre, rallumée aux frontières de l’Europe en février 2022, a montré combien la paix dont nous bénéficions depuis plus de soixante-dix ans était un acquis fragile. Aucun pays du Vieux continent n’est en mesure d’affronter seul les défis et menaces de notre époque, dans les domaines géostratégiques, environnementaux, sécuritaires, technologiques… S’unir est une nécessité. L’Union européenne, construction inachevée et toujours à perfectionner, ne deviendra notre maison commune que si nous réussissons à mieux l’habiter ensemble. Face aux bras de fer que se livrent les grands blocs dans ce nouveau siècle – Chine, Amérique, Russie, Inde, Moyen-Orient… – l’Europe doit continuer à affirmer sa voix singulière, promouvoir ses valeurs humanistes, nourries de sa culture plurimillénaire : démocratie, raison, équilibre, dignité de la personne, équité, ouverture d’esprit, générosité. Après le temps laborieux de la construction, focalisée sur l’organisation d’une Europe institutionnelle, le temps n’est-il pas venu d’assumer notre communauté de destin?

L’immeuble du parlement européen à Strasbourg (crédit photo : Consulendo)
Les Français ne se passionnent guère pour l’élection de leur 81 eurodéputés au sein du Parlement européen qui en comptera 720 au total.
Notre peuple est même celui qui parmi les 27 pays de l’Union exprime le moins d’intérêt pour ce scrutin.
Il y a donc de fortes chances que le dimanche 9 juin le camp des abstentionnistes soit le premier parti en tête – en 2019, à peine un électeur sur deux s’était déplacé dans un bureau de vote.
Le scrutin de liste ( 38 listes françaises en lice pour Strasbourg) ne facilite pas l’incarnation des enjeux. Malgré la focalisation des grands médias sur les personnalités politiques les plus connues de cette élection, et la tentation de « nationaliser » le débat à travers nos affrontements idéologiques…
Or il faut rappeler avec insistance que la répartition des groupes au sein du Parlement européen est plutôt assez éloignée de « l’arène » française. Les chrétiens-démocrates, les libéraux-centristes et les sociaux-démocrates constituent aujourd’hui les familles les plus influentes au sein de l’hémicycle européen.
Compromis. Aucun groupe n’a la majorité absolue et la règle permanente du fonctionnement parlementaire à Strasbourg ou Bruxelles est celle du compromis.
Certes, il faut compter aujourd’hui avec la montée des extrêmes et des populistes en Europe.
Les partis populistes et souverainistes siègent au Parlement européen au sein de deux groupes distincts (Identité et Démocratie et ERC – Conservateurs et Réformistes Européens), lesquels ont des divergences entre eux; la perspective de les voir fusionner en un seul groupe semble encore incertaine aux yeux des observateurs. Mais s’ils obtenaient davantage d’élus pour la mandature 2024-2029, comme l’indiquent les sondages, et qu’ils surmontaient leurs divergences, ils pourraient devenir le deuxième groupe du Parlement européen et influencer les choix législatifs…

L’hémicycle du parlement européen à Strasbourg : le nombre d’eurodéputés passera de 705 à 720 pour la mandature 2024-2029 (crédit photo : Consulendo)
Ne nous trompons pas de scrutin : on ne vote pas le 9 juin pour l’élection présidentielle ou pour les élections législatives françaises !
Ce scrutin est important car le Parlement, seul organe de l’Union européenne (UE) élu au suffrage universel direct, a le pouvoir, qu’il partage avec la Commission de Bruxelles et le Conseil européen (chefs d’États et de gouvernements) d’impulser et d’adopter les règles et législations qui structurent notre vie quotidienne.
Beaucoup de nos lois nationales sont désormais des transpositions des directives européennes.
On l’a vu, en début d’année, avec les révoltes du monde paysan protestant contre le « Green Deal », le Pacte Vert européen, source de contraintes et d’obligations nouvelles obérant le développement de l’agriculture et mettant en risque certaines exploitations ou cultures…
Inflation normative. C’est d’ailleurs une des principales critiques adressées à l’organisation européenne : l’empilement des normes, l’excès de réglementations. Ce qui a conduit le premier groupe du Parlement européen, le PPE (Parti populaire européen), à lancer l’idée d’une « pause normative ».
L’Union européenne a toujours prêté le flanc aux critiques sur son fonctionnement bureaucratique, éloigné des citoyens.
Par nature, faire collaborer ensemble 27 États ayant des traditions, des institutions, des langues différentes accroît la complexité et les pesanteurs, et donne du pouvoir à la technocratie.
D’autant que l’Europe s’est emparé de tous les sujets et de tous les champs d’activité, ce qui pousse à la spécialisation, à la technicité…
Sur ce point, nous avons besoin d’une meilleure incarnation des grands dossiers que traite l’UE, à travers des personnalités qui, par leur charisme, et leur don de la pédagogie, peuvent expliciter et simplifier les enjeux pour les citoyens. Et qui doivent être mises davantage en avant. A l’exemple d’un Michel Barnier.
L’Europe devrait aussi, dans le tumulte du monde actuel, réaffirmer haut et fort ses valeurs humanistes, proposer un projet de société ambitieux, conciliant les libertés individuelles, la démocratie et la solidarité.
Par ailleurs, l’Union européenne, qui a encore vocation à s’élargir gagnerait à travailler par « cercles concentriques », comme le préconisent certains : un nombre restreints d’États décidant de resserrer volontairement leur coopération sur certains sujets, comme les hautes technologies, la défense, la lutte contre les trafiquants… Ce qui leur permettrait d’aller plus vite, et d’en faire bénéficier ensuite les autres États-membres.
Il n’en demeure pas moins que l’Europe est aujourd’hui la bonne échelle pour traiter des grands problèmes auxquels sous sommes confrontés : l’intensification des migrations, les enjeux environnementaux et les conséquences du dérèglement climatique, les tensions et crises internationales, les défis des technologies de pointe, la transition énergétique, l’aéronautique et le spatial…
La pandémie de Covid19 a montré que l’Europe a permis de sécuriser l’accès aux vaccins pour l’ensemble des ressortissants de l’Union, alors que chaque pays, séparément, aurait été en position de faiblesse pour négocier face aux géants pharmaceutiques.
La Banque centrale européenne en ouvrant largement les vannes de la création monétaire a permis d’injecter, dans les États-membres, des sommes considérables d’argent pour compenser la suspension des activités économiques et financer le chômage technique pendant la crise sanitaire.
Si la France a pu accroître sa dette publique de près de 600 milliards depuis 2017, c’est grâce à son appartenance à la zone euro laquelle doit sa solidité aux excédents monétaires allemands…
Que se passerait-il si notre pays avait gardé sa propre monnaie et devait défendre le franc avec un endettement de 115% de son PIB ? Il aurait dû dévaluer plusieurs fois sa monnaie et il rembourserait sa dette avec des taux d’intérêt exorbitants ! Ce qui signifierait un appauvrissement des Français.

crédit photo : Pixabay
Financements européens et partenariats transfrontaliers
Les collectivités territoriales et les entreprises bénéficient d’importants dispositifs de soutien et de financements européens.
Plus de 25% des financements de la Banque européenne d’investissement (BEI) vont notamment aux PME de l’Union, via le canal des banques commerciales ou des fonds d’investissements avec lesquels elle a passé des accords. La BEI soutient aussi des structures qui accordent des micros-crédits, des prêts d’honneur ou des garanties, telles l’ADIE ou Initiative France.
Bpifrance, comme l’a rappelé récemment son directeur général Nicolas Dufourcq, est « un partenaire privilégié des institutions européennes pour déployer des financements auprès des entreprises françaises « . Ainsi 12 milliards d’euros de fonds européens ont été mobilisés depuis 2014 par la banque publique d’investissement « permettant une capacité d’engagement de plus de 20 milliards d’euros au service des entreprises françaises ». En 2023, c’est 3,5 milliards d’euros de financements qui ont été octroyés par Bpifrance, avec le soutien de l’UE, à plus de 4 500 entreprises.
Bpifrance aide notamment les entreprises françaises à participer au programme « Horizon Europe » doté de plus de 95 milliards d’euros sur la période 2021-2027, destiné à favoriser les partenariats scientifiques et technologiques au sein de de l’UE, en matière de transitions écologique et numérique.
Dualsun, une PME française innovante, a su tirer profit du programme Horizon Europe
Invitée le 23 mai par l’association des journalistes spécialistes des PME, l’AJPME, à une table ronde sur l’UE et les PME, Lætitia Brottier, fondatrice de la société Dualsun, a témoigné sur la participation de son entreprise (60 millions d’euros de CA) qui conçoit des panneaux solaires innovants (hybrides, photovoltaïques et thermiques) au programme Horizon Europe. Le bénéfice pour la jeune PME est non seulement financier, avec un concours de 1,5 million d’euros, mais aussi en termes de coopération internationale : des rapprochements initiés avec d’autres acteurs européens et l’ouverture d’une filiale dans le Nord de l’Europe en 2023. Dualsun compte aussi tirer profit de l’application de la directive européenne Energy Performance of Buildings qui pousse à la rénovation énergétique des bâtiments et ouvre donc un marché important pour ses panneaux. En revanche, Lætitia Brottier a souligné combien le Marché Unique européen n’était pas encore vraiment unifié pour les entreprises comme la sienne car subsistent des différences sensibles de taux de TVA sur les équipements solaires dans les pays de l’UE, de même en matière de tarifs de l’électricité…
Beaucoup de nos entreprises bénéficient aussi de l’ouverture des marchés publics dans les autres pays-membres de l’Union.
Rappelons que la France réalise environ les deux-tiers de ses échanges commerciaux extérieurs avec les pays de l’UE.
Certes les échanges et les partenariats transfrontaliers entre entreprises pourraient être intensifiés, en suivant l’exemple du programme Erasmus au bénéfice des étudiants. De jeunes start-uppeurs n’hésitent pas désormais à s’installer dans un autre pays de l’Union. Lisbonne, la capitale du Portugal a notamment bénéficié de ce mouvement.
Mais nos PME et ETI ont encore des marges de progrès pour profiter pleinement du « marché unique » de 500 millions de consommateurs.
Le réseau EEN, Enterprise Europe Network, animé dans l’Hexagone par CCIFrance, est justement chargé de favoriser ces partenariats et alliances entre PME de l’Union.
On relèvera au passage que l’harmonisation de nos régimes fiscaux et sociaux reste à faire : chacun des 27 pays-membres applique, par exemple, des taux de TVA différents…
L’Europe manque encore de champions mondiaux comme Airbus, notamment pour rivaliser avec les GAFAM et relever les défis d l’intelligence artificielle (IA) et de l’informatique quantique.
Après des années de naïveté, où l’Europe a ouvert ses marchés aux productions low-cost venues du bout du monde, où l’Europe a négligé ses filières de fabrication de microprocesseurs ou de panneaux solaires, dans lesquelles elle avait pourtant une avance technologique, il serait bon de favoriser un « Made in Europe » offensif pour doper nos industries et nos emplois (cf. infra).
Il est ainsi regrettable que la Commission européenne ait empêché en 2019 la fusion Alstom-Siemens qui aurait donné naissance à un poids lourd industriel de dimension mondiale dans le domaine des transports sur rail…
Le défi Europe – Afrique

crédit photo : Gerd Altmann – Pixabay
C’est le chantier sans doute le plus difficile mais aussi le plus vital des années qui viennent!
L’Europe doit mobiliser toute son intelligence et son énergie pour bâtir un partenariat de co-développement durable avec le continent africain, distant de 14 kilomètres seulement des côtes espagnoles.
Le continent comptera plus de 2 milliards d’habitants avant 2050…
L’Europe mobilise des moyens considérables pour refouler des vagues successives de migrants qui cherchent désespérément à franchir la Méditerranée pour trouver chez nous une vie meilleure.
Mais cette action purement défensive restera vaine si elle ne se double pas d’accords de co-développemnt ambitieux négociés avec les pays africains.
Il faut créer des richesses et des emplois au sud! C’est un impératif salutaire.
A cette fin, il est indispensable d’intensifier les partenariats interentreprises Europe-Afrique.
Il faut aussi s’appuyer sur les diasporas originaires d’Afrique en Europe, les inciter à initier des projets, à créer des entreprises dans les pays avec lesquels elles ont des affinités culturelles ou familiales.
Il revient à l’Europe de lancer son « Plan Marshall » pour l’Afrique comme les Etats-Unis l’ont fait sur le Vieux continent après la Seconde guerre mondiale. Un plan de coopération Eurafricain ambitieux qui devra s’appuyer fortement sur le secteur privé, sur les entrepreneurs et les acteurs du capital-investissement.
Les besoins et les potentiels sont immenses!
L’Europe ne pourra pas réussir sa transition énergétique, écologique, la transformation de son agriculture et de ses modes de transport, sans y associer l’Afrique.
L’Europe à la démographie vieillissante a définitivement besoin de ce continent où 40% de la population a moins de 20 ans…
Au delà de la proximité géographique évidente, nous avons en commun de nombreuses références culturelles, linguistiques, historiques.
Le formidable chantier du développement durable au sud de la Méditerranée doit devenir un des projets prioritaires de l’Union européenne, une grande cause de mobilisation des Européens, notamment les jeunes, qui cherchent à donner un sens à leur vie, qui ont une soif de partage et de découverte. Des gisements de créativité et de générosité qui ne demandent qu’à être libérés.
L’Europe est assurément notre communauté de destin.
L’ Afrique est la clé de notre avenir!
J.G.
Les Chambres de commerce et d’industrie actives en Europe

A l’intérieur du parlement européen à Strasbourg (crédit photo : Consulendo)
Le réseau des CCI françaises est membre d’Eurochambres, l’association des Chambres de commerce et d’industrie européennes. Présente à Bruxelles, Eurochambres mène des actions d’influence auprès des institutions européennes sur l’ensemble des questions concernant les entreprises, notamment les quelque 25 millions de PME opérant en Europe.
Dans la perspective des élections européennes, CCIFrance a interrogé, avec l’institut Opinionway, en mars 2024, un millier de chefs d’entreprises français pour mieux connaître leur perception de l’Union européenne et leurs attentes.
L’appartenance de la France à l’UE est considérée comme un atout pour les dirigeants d’entreprise, mais les retombées concrètes de l’action de l’Europe demeurent encore trop méconnues, voire suscitent leur scepticisme. Si 49 % des dirigeants perçoivent de façon positive l’image de l’UE, 63 % d’entre eux estiment que l’appartenance de la France aux institutions européennes n’a pas d’impact sur leur entreprise. Et 59 % des chefs d’entreprise se déclarent inquiets quant au futur de l’Europe…
Le réseau des CCI formule 19 propositions pour améliorer le fonctionnement et l’efficacité de l’Union européenne. Et notamment parmi celles-ci :
– Favoriser la convergence et la simplification des réglementations européennes;
– Adapter les obligations de « reporting » à la taille des entreprises en renforçant les études d’impact;
– Lutter contre la « sur-transposition » nationale des normes européennes;
– Encourager l’entrepreneuriat pour toutes et pour tous (en facilitant notamment l’entrepreneuriat au féminin) et la transmission des entreprises;
– Renforcer l’intégration des PME/ETI dans la chaîne de valeur des filières européennes stratégiques;
– Construire un écosystème européen de l’Intelligence Artificielle (IA) et de la data (via la création « d’usines de l’IA » à l’échelle européenne);
– Valoriser et promouvoir nos savoir-faire européens via un label « Made in Europe »
– Rendre les politiques européennes plus transparentes et les programmes de financement plus accessibles aux PME et ETI.