Le renouvellement de l’Assemblée nationale ajoute de l’incertitude et un risque d’instabilité politique à une situation économique déjà dégradée, et des finances publiques dans le rouge. Les perspectives de croissance demeurent faibles, tandis que les entreprises et les investisseurs sont attentistes.
Confronté à de nombreux défis, le futur gouvernement aura des marges de manœuvre réduites, sous le regard vigilant de nos partenaires européens et des marchés internationaux. La Commission européenne a mis la France sous surveillance pour déficit budgétaire excessif.
Dans un pays fortement fracturé, où les extrêmes ont gagné des voix, le climat social reste hautement inflammable, dans le sillage des soubresauts violents d’un passé récent.
Revenus, emplois, coût de la vie, logement, crainte du déclassement … demeurent les préoccupations principales des Français. A bout de souffle, le « modèle » social français peut-il encore tenir debout?

crédit image : Gordon Johnson – Pixabay
France, l’heure de vérité
Croissance faible et déficits publics inquiétants
Avant la dissolution de l’Assemblée nationale, les projections de croissance économique pour l’année 2024 n’étaient guère élevées, tournant autour d’un petit 1%.
Selon l’enquête mensuelle de conjoncture la Banque de France, le PIB ne progresserait que très faiblement au deuxième trimestre 2024, soit une croissance comprise entre 0 % et 0,1 %, après à une hausse de 0,2 % au premier trimestre.
La période d’incertitude et d’instabilité qui s’est ouverte le 9 juin, avec la dissolution impromptue de l’Assemblée nationale, puis avec des élections législatives dont n’a émergé, début juillet, aucune majorité politique claire, n’augure pas une relance de la croissance économique. Au contraire!
Tirée par la consommation des ménages, la croissance du PIB va pâtir de la prudence des consommateurs dans cette période troublée. Malgré le coup de booster temporaire espéré des Jeux Olympiques d’été.
De même que les entreprises ralentiront ou repousseront à plus tard leurs investissements et les embauches…
« On a perdu un trimestre de croissance ! »
Invité de BFM Business, le 3 juillet, le président de la Confédération des PME, François Asselin, a estimé que l’instabilité politique avait fait perdre un trimestre de croissance à l’économie française.
Une enquête de la CPME réalisée du 20 au 24 juin auprès d’un millier de dirigeants d’entreprise, révélait que 58 % d’entre eux avaient l’intention de reporter leurs programmes d’investissement ou de recrutements en cas de majorité du Nouveau Front populaire…
A cela s’ajoute, depuis le début de l’année, la remontée préoccupante du nombre de défaillances d’entreprises. Les plus fragiles, celles qui avaient vu leurs bilans se dégrader sous le coup des conséquences du Covid19 et des confinements, et qui n’ont pas pu surmonter les chocs ultérieurs : regain de l’inflation, envolée des coûts de l’énergie, surendettement, retards de paiement, changements dans les modes de consommation, concurrence des ventes en ligne…
BPCE L’Observatoire évalue à 62 844 le nombre de défaillances sur les 12 derniers mois, soit une hausse de 21% par rapport au niveau d’avant Covid-19.
Plus inquiétant encore, les ETI, entreprises de taille intermédiaire, ces fleurons de notre tissu économique et industriel, font état , selon leur association le METI, d’une dégradation de leur trésorerie pour 36% d’entre elles.
Risque de récession
Le Medef, mouvement des entrepreneurs de France, alerte : « Le moteur de la croissance ne pourra se rallumer que si le pays poursuit une politique économique lisible et stable, garante de la compétitivité des entreprises et seule capable de restaurer la confiance et d’assurer l’emploi »…
Et l’organisation patronale met en garde le futur gouvernement : « Un alourdissement de la fiscalité sur les particuliers comme sur les entreprises, une revalorisation brutale du SMIC et une indexation automatique des salaires sur l’inflation, un renoncement à la réforme des retraites ou à celle du marché du travail, un blocage des prix auraient immanquablement des effets récessifs, plongeant la France dans une crise économique profonde et durable. »
Le fardeau du déficit budgétaire et de la dette publique ne va pas s’alléger par enchantement ou incantation!
Avec le mantra du « Quoi qu’il en coûte », doux aux oreilles des Français, les déficits publics se sont creusés!
Au point que la Commission européenne vient de lancer une procédure pour déficit budgétaire excessif à l’encontre de la France et de six autres pays membres de l’Union, en raison du dépassement des fameux 3% de PIB : en 2023, avec 5,5% de ratio déficitaire, la France n’a certes pas le plus élevé de l’UE, mais elle se situe dans le haut du tableau.
Notre pays s’est engagé vis-à-vis de l’Union européenne à rectifier cette dérive budgétaire d’ici à 2027.
Le gouvernement de Gabriel Attal avait annoncé 10 milliards d’euros de coupes budgétaires cette année et devait en programmer 20 milliards d’économies supplémentaires dans l’élaboration du projet de budget pour 2025 cet automne. Ce qui risquait de déclencher une motion de censure qui avait de fortes chances d’être votée par une majorité composite de députés… On parle désormais de 15 milliards d’euros d’économies à réaliser en 2024 et de 30 à 35 milliards en 2025!

crédit image : Mohamed Hassan – Pixabay
Un déficit budgétaire équivalant à près de la moitié des recettes!
En 2023, le budget de l’État s’est soldé par un déficit de 173 milliards d’euros pour 355 milliards de recettes collectées (soit 48 % des recettes!). En 2024, la Loi de Finances initiale prévoit un déficit de 147 milliards d’euros pour 379 milliards de recettes, soit un déficit de 38 %… Il serait beaucoup plus parlant pour les Français d’exprimer le pourcentage du déficit par rapport aux recettes. Ainsi chaque ménage se rendrait mieux compte de l’ampleur réelle du déficit de l’État, en comparant recettes et dépenses, comme il a l’habitude de le faire pour gérer son propre budget et évaluer sa capacité à dépenser… Plutôt que le ratio officiel déficit/PIB qui minimise la taille réelle de notre déficit public!
Les déficits successifs ont fait grossir la dette publique qui dépasse les 3 150 milliards d’euros, soit plus de 110% du PIB (contre 26% au début des années 1980!).
Si la France n’a pas eu jusqu’à présent de difficulté à placer ses emprunts d’État (Bons du Trésor) auprès des investisseurs internationaux (au rythme record de quelque 200 milliards d’euros d’émission par an (!), afin de renouveler en permanence la composition de sa dette), cela lui coûte plus cher. Car les prêteurs rajoutent une prime de risque ce qui alourdit la charge de remboursement – laquelle pourrait atteindre 70 milliards d’euros en 2027, c’est à dire le premier poste du budget national!
La confiance des créanciers de la France pourrait rapidement s’éroder.
Le Financial Times, journal qui reflète l’opinion des marchés financiers internationaux, s’est inquiété, au lendemain des élections législatives, que s’ouvre pour la France une période d’incertitude et d’instabilité.
La France a la chance de bénéficier du bouclier monétaire de l’euro, dont la solidité repose sur les fondamentaux économiques de l’Allemagne, première puissance européenne. Autrement, notre pays aurait dû dévaluer sa propre monnaie plusieurs fois au cours des dernières années…
Ajoutons que le déficit incompressible du commerce extérieur (même hors importations de l’énergie) affaiblit notre économie et pèse sur la balance des paiements qui est désormais négative ( – 28,1 milliards d’euros en 2023). Ceci souligne la grande vulnérabilité de notre pays aux flux de capitaux venus de l’étranger. Comme l’explique la Banque de France dans un communiqué : « Lorsque la position extérieure (de la France) est négative, cela signifie que les Français ont reçu davantage de capitaux de l’étranger (sous forme d’endettement ou d’investissement en capital principalement) qu’ils n’y ont investi. »

crédit photo : Pixabay
Stimuler la création de richesse et lever les freins à la croissance : priorités du futur gouvernement !
Le futur gouvernement – outre sa fragilité originelle due à l’absence de majorité absolue à l’Assemblée -, sera, dès sa nomination, confronté à de nombreux défis qu’il devra relever avec des marges de manœuvre très réduites.
Il ne pourra pas multiplier les dépenses au risque de creuser davantage encore les déficits qui se montent à un niveau très élevé.
Quant aux recettes, sa capacité à lever de nouveaux impôts est restreinte : la France est déjà championne européenne des prélèvements fiscaux et sociaux.
Tout accroissement de la pression fiscale découragerait la création de richesse, notamment par les plus actifs des classes moyennes, les cadres supérieurs, les professions indépendantes, les professionnels libéraux ; cela inquiéterait les investisseurs et inciterait les détenteurs de capitaux à la délocalisation vers des cieux plus accueillants.
Pour la CPME, « augmenter massivement les dépenses et les prélèvements obligatoires dans un pays qui détient le record d’Europe en la matière, conduirait infailliblement notre pays vers la mise en défaut financière. (…) L’endettement de notre pays, qui est une des principales menaces actuelles, ne peut plus être considéré comme accessoire. »
Selon les derniers chiffres connus, le solde général d’exécution du budget de l’État au 24 avril 2024 fait apparaître un déficit de – 91,560 milliards d’ euros contre – 83,708 milliards d’euros à fin avril 2023. En raison notamment de rentrées de recettes moins importantes…
Dans ces conditions, le futur gouvernement aura du mal à engager de nouvelles dépenses, comme le promettaient certains programmes électoraux dans des proportions extravagantes!
Restaurer l’impôt sur la Fortune comme le prévoit le Nouveau Front Populaire, n’apporterait qu’une goutte d’eau à la résorption du déficit budgétaire : souvenons-nous que l’ISF, dans ses meilleures années, rapportait quelque 6 milliards d’euros de recettes (à comparer aux 150 milliards de déficit annuel!)
La meilleure voie pour faire rentrer de nouvelles recettes fiscales, c’est de stimuler la croissance et l’emploi.
Or comment relancer l’appareil productif, relocaliser, réindustrialiser, si le gouvernement ne s’appuie pas sur les entrepreneurs et les investisseurs, et regagne leur confiance?
Pour le mouvement Ethic de Sophie de Menthon, « l’entreprise est le dernier socle qui tienne debout la société française. La sauvegarde de nos entreprises, leur préservation doit être la boussole qui guide tous les arbitrages politiques. »
Pour être efficace, le futur gouvernement aura absolument besoin de mobiliser les entreprises, des TPE aux grands groupes, pour relancer la machine économique, encourager l’investissement, stimuler l’innovation et l’embauche, afin d’augmenter le taux d’activité de la population qui est beaucoup plus faible chez nous que chez nos voisins européens (68% en France contre 77% en Allemagne, 80% aux Pays-Bas), alors que le taux de chômage devrait se situer autour de 7,5%.
« Les premiers signaux envoyés aux entrepreneurs et aux entreprises seront déterminants », insiste la CPME. « Et (il faudra) dire clairement que notre système de protection sociale, dont le financement est principalement basé sur les revenus du travail, n’est plus viable sans augmentation du temps de travail. Notre pays doit donc inciter nos concitoyens à travailler davantage… »
Travailler davantage, relancer la croissance et donc la production énergétique, ce sont des thématiques qui vont à l’encontre des convictions d’une bonne partie des élus du Nouveau Front Populaire qui sont favorables à la semaine des 4 jours, à la retraite à 60 ans, à la « décroissance » et à l’abandon du nucléaire…

crédit photo : Z Rainey – Pixabay
Simplification. Le futur gouvernement devra aussi s’attacher à lever tous les freins et verrous, notamment normatifs et bureaucratiques, qui limitent la création de richesse dans notre pays.
Pour favoriser la créativité, faire s’épanouir les initiatives productives, afin d’augmenter notre bien-être collectif.
A cet égard, on ne pourra que regretter que soit « enterré » le projet de loi Simplification, énième tentative de débureaucratiser notre pays, projet qui devait être voté par la précédente Assemblée nationale.
Dans un rapport publié en 2023, le Sénat avait dénoncé « le fardeau normatif pesant sur les entreprises (et qui) représente un coût d’environ 3 % du PIB soit plus de 60 milliards d’euros » !
Remettre à plat le fonctionnement d’un État tentaculaire, réformer le mille-feuille administratif, c’est rendre plus efficace la dépense publique et lever des freins à la croissance. Tout se tient.
Pour la CPME, il est « impératif de remettre au-dessus de la pile le sujet de la simplification administrative qui nuit gravement à la compétitivité de nos entreprises tout en freinant le développement des TPE-PME. Et de faire en sorte que la transition climatique redevienne un vecteur de croissance. »
De nouvelles opportunités de croissance. La transition écologique, la lutte contre les dérèglements climatiques, la rénovation thermique du parc immobilier, le recyclage et l’économie circulaire, agriculture et agro-industries durables, représentent autant de nouvelles opportunités de croissance qu’il faut saisir.
A condition d’y associer fortement les entreprises et les territoires, dans des démarches incitatives (y compris fiscalement) plutôt que dans des attitudes punitives et malthusiennes.
Le casse-tête du pouvoir d’achat

crédit photo : Pixabay
La question la plus difficile pour le futur gouvernement est certainement celle du pouvoir d’achat, premier sujet de préoccupation des Français.
Du fait de son très généreux système de redistribution, la France figure parmi les pays occidentaux où la réduction des inégalités de revenus est probablement la plus efficiente, après impôts et allocations sociales.
Cependant il demeure des paradoxes et des contradictions du fait de la complexité administrative et de l’empilement des différents dispositifs de protection sociale de l’État-providence, mis en place à la Libération et complétés au fil des années et des législatures.
Ainsi l’écart très élevé entre le salaire brut (toutes charges comprises payées par l’employeur) et le salaire net perçu par le salarié, qui se réduit à quelque 50% du total! Une remise à plat s’impose. En faisant la part entre ce qui relève de l’assurance (cotisations) et la solidarité nationale (financée par l’impôt).
Autre paradoxe de notre pays, un niveau record d’allocations sociales distribuées allant de pair avec une augmentation du nombre de personnes vivant en dessous du « seuil de pauvreté »… Ou encore le cas des « travailleurs pauvres », ces personnes ne parvenant pas à vivre dignement de leur activité, salariée ou indépendante. D’ailleurs cela fut un des déclencheurs du mouvement des Gilets Jaunes.
Un augmentation générale du salaire minimum de 200 euros/mois comme le promet le Nouveau Front Populaire aurait un impact sur l’équilibre des comptes des entreprises, notamment les PME et les TPE, dont les trésoreries sont tendues.
Par ailleurs ce coût additionnel de la main d’oeuvre finirait par être répercuté sur les prix de vente des biens et des services par les entreprises à leurs clients. Et le salarié-consommateur perdrait d’une main ce qu’il aurait encaissé de l’autre!
Sans parler des effets pervers dans des secteurs comme les services aux particuliers, une hausse importante du prix des prestations encourageant le travail au noir…
L’inflation pernicieuse des dépenses contraintes. Il serait urgent de passer au crible l’augmention continue, au cours des dernières décennies, de ces « dépenses contraintes » indispensables, voire désormais « vitales » ou rendues obligatoires, lesquelles amputent nettement le budget des ménages et contribuent au sentiment de paupérisation : eau, électricité, chauffage, transports, télécommunications, assurances, taxes locales…
Que doit-on corriger?
Des voies comme la réduction ou la suppression de la TVA sur certaines de ces « dépenses contraintes » vitales devraient être davantage explorées. En sachant que la TVA étant la première recette du budget de l’État, les gouvernements successifs ont toujours répugné à réduire les taux ou à la supprimer sur certains biens ou services!
Partage de la valeur. En matière de pouvoir d’achat, au delà des augmentations de salaires – lesquelles devraient rester l’apanage de la négociation collective entre partenaires sociaux, au sein des entreprises -, le partage de la valeur, comme l’y encourage un accord national interprofessionnel (ANI) récent, devra être plus que jamais stimulé et facilité par le futur gouvernement : intéressement, participation et actionnariat salarié.
Quoi qu’il advienne, le futur gouvernement devra garder à l’esprit que ce n’est pas l’État qui crée la richesse dans un pays, mais les entrepreneurs, les salariés, les artisans, les commerçants, les indépendants, les inventeurs, les forces vives de la société civile…
A cet égard, notre pays ne manque pas d’atouts, ni de talents, ni de compétences, ni d’énergies créatrices dans la profondeur et la diversité de ses territoires!
Au futur gouvernement de savoir les encourager, les mobiliser, en sachant les écouter, en créant un environnement stable, lisible, stimulant et bienveillant.
J.G.
Post-Scriptum. Le risque pour un gouvernement social-démocrate, sensé et raisonnable, est d’être entravé dans son action par une obstruction permanente à l’Assemblée nationale des partis extrémistes comme La France Insoumise (de même que les « Frondeurs » avaient « torpillé » le quinquennat Hollande). Ces opposants systématiques et vindicatifs ont aussi la capacité de mobiliser les syndicats dans le secteur public afin d’orchestrer manifestations, grèves et blocages dans les transports, l’énergie, la poste…