Situation inédite dans l’histoire de la 5ème République, le gouvernement de Michel Barnier formé le 21 septembre, ne dispose pas d’une majorité nette à l’Assemblée nationale. Mais il compte sur des « majorités de circonstance »… Un équilibre subtil et des compromis à trouver, sachant que chaque propos, chaque décision sera critiquée, sur sa gauche et sur sa droite. Une voie étroite et périlleuse, alors que les chantiers sont nombreux et difficiles : tensions internationales, Nouvelle Calédonie, Antilles, économie, budget, énergie, environnement, retraites, logement, emploi, éducation, immigration, pouvoir d’achat, services publics, insécurité… La liste n’est pas exhaustive! Les marges de manœuvre du gouvernement sont réduites car l’économie tourne au ralenti, les recettes budgétaires rentrent moins bien que prévu, et les déficits se creusent dangereusement… Alors que le Parlement entame un examen tortueux du budget 2025, la France est sous la surveillance de ses créanciers internationaux, des agences de notation, et de ses partenaires européens. A l’intérieur, gagner la confiance des partenaires sociaux, dirigeants d’entreprises et syndicats de salariés, n’est pas le moindre défi du gouvernement Barnier.

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Après le feuilleton politique d’un été plein de suspense, de surprises, de rebondissements, de conjectures, de voltes-faces, de déconvenues, d’imprécations, d’admonestations, de rodomontades, de protestations et de mauvais augures … le gouvernement Barnier est à la tâche.
Laquelle ne sera pas facile. Tant les obstacles et les embûches sont nombreuses sur son chemin!
Tant les attentes des Français sont multiples et difficilement conciliables…
Recul de l’inflation et des taux d’intérêt
Après la « parenthèse enchantée » des Jeux Olympiques et Para-Olympiques, dont le succès est incontestable, et qui ont créé une éphémère mais réconfortante unité nationale, le gouvernement Barnier bénéficie de quelques embellies bienvenues dans un ciel lourd de nuages.
L’inflation semble jugulée et pouvoir se maintenir autour de 2%.
Souvenons-nous que la hausse des prix frôlait en moyenne les 6% fin 2022, avec des augmentations à deux chiffres dans l’alimentation…
« L’inflation totale reculerait sensiblement pour retomber en moyenne annuelle à 2,5 % en 2024. » Elle pourrait tomber à 1,5% / 1,7 % en 2025 et 2026, en raison du reflux des prix des produits alimentaires et de l’énergie, selon les projections de la Banque de France.
Le cours du brut et du gaz sont revenus à des niveaux bas.
Les banques centrales réduisent leur taux d’intérêt directeur, ce qui devrait permettre de relancer la distribution de crédits immobiliers et relancer le secteur du logement qui est à la peine.
La Banque centrale note aussi que « du fait de cette désinflation, les salaires progressent désormais plus rapidement que les prix à la consommation, un mouvement qui pourrait s’accentuer en 2025. Cette progression des salaires réels soutiendrait les gains de pouvoir d’achat, puis la consommation l’an prochain. »
On sait que l’économie française est tirée par la consommation. Or depuis la guerre en Ukraine et la flambée des prix de l’énergie, les Français ont été beaucoup plus sélectifs et attentistes dans leurs achats et leurs investissements. Ceux qui le peuvent ont renforcé leur épargne, par précaution.
Les tensions internationales, et les incertitudes politiques depuis juin, ont aussi poussé les entreprises à l’attentisme.
Des entreprises fragilisées
Depuis la pandémie de covid19, la multiplication des crises et des turbulences au cours des quatre dernières années, a fragilisé le tissu des entreprises, notamment les PME, les TPE, les entreprises de proximité, dont les bilans financiers sont plus fragiles que les grands groupes internationalisés. Beaucoup se sont endettées.

(de G. à D.) Michel Picon, président de l’U2P, Alain di Crescenzo, président de CCI France, et François Asselin, président de la CPME, échangent avec les journalistes de l’AJPME le 17 septembre 2024 (crédit photo : AJPME)
Devant l’association des journalistes spécialistes des PME, l’AJPME, Alain di Crescenzo, président des Chambres de Commerce et d’Industrie, confiait le 17 septembre, « j’ai rarement vu une situation économique aussi tendue ».
L’économie française tourne au ralenti depuis un an, frappée par les augmentations des prix et des charges, les tensions internationales.
Des secteurs sont à la peine comme la construction, l’immobilier, le commerce indépendant de proximité.
Les délais de paiement se sont allongés…
Or la plupart des PME/TPE n’ont pas la possibilité de répercuter l’augmentation continue des charges. dans leurs prix de vente aux consommateurs ou aux donneurs d’ordres.
Le regain de l’inflation depuis 2022 a conduit à des revalorisations de salaires.
Beaucoup d’entreprises se sont endettées (notamment avec des PGE – prêts garantis par le gouvernement) pour traverser les épreuves successives. Or elles voient leurs marges bénéficiaires se réduire…
« Le seul moyen pour une PME de reconstituer sa marge, c’est d’augmenter ses volumes, souligne Alain di Crescenzo. Et sans croissance, c’est impossible! »
D’où la montée inquiétante des dépôts de bilan…
Le climat d’incertitude politique, tant au plan national qu’international, pousse les dirigeants d’entreprise à retarder les investissements et les embauches.
Au final, tout cela se traduit par des carnets de commandes qui se dégarnissent.
Le président de la Confédération des PME, François Asselin souligne à son tour : « La mère des batailles, c’est l’activité, et l’activité, c’est la politique de l’offre qui la porte ».
Cette « politique de l’offre » (i.e. réduction des charges et encouragement de la production) engagée en 2017 et qualifiée de « Business-Friendly« par les milieux d’affaires, n’est-elle pas aujourd’hui menacée par des hausses d’impôts et de prélèvements pour réduire des déficits budgétaires records de l’État et des administrations?
Pour François Asselin, « le maintien de la politique de l’offre est une des conditions du redémarrage d’une croissance dynamique soutenue par une baisse prévisible des taux. Tout signal contraire serait un message de défiance envoyé au monde entrepreneurial… »
Le président de la CPME insiste sur le fait que, sans croissance, les entreprises ne pourront pas « faire face aux enjeux financiers liés à la transition climatique ou aux évolutions technologiques. »
« Les entreprises françaises, et en particulier les TPE/PME, ont montré leur formidable dynamisme en continuant à créer des emplois et en augmentant les salaires qui, aujourd’hui, progressent plus rapidement que l’inflation. Elles méritent qu’on les accompagne. Elles sont la solution à bien des problèmes. » François Asselin, président de la CPME.

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Les comptes publics sont dans le rouge et la réforme de l’État sans cesse repoussée
Pour l’heure, la priorité du gouvernement Barnier est de « tenir » ou plutôt de « contenir » le budget.
Il n’a échappé à personne que le ministre du Budget et des Comptes publics, Laurent Saint-Martin, ex-patron de Business France, est directement rattaché au Premier ministre. Car la situation financière du pays est particulièrement grave.
« Un des pires déficits des 50 dernières années… »
Depuis la crise du Covid19, le déficit budgétaire dérape. La norme officielle de l’Europe de maintenir le déficit public sous la barre des 3% du PIB semble hors d’atteinte : il était de 6,6% en 2021, de 4,8% en en 2022 et 5,5% en 2023…
Le nouveau ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, Antoine Armand, a reconnu la gravité de la situation en parlant d’un des pires déficits des 50 dernières années…
Devant la commission des Finances de l’Assemblée nationale, son collègue, Laurent Saint-Martin a révélé le 25 septembre que le déficit dépassera les 6% du PIB en 2024!
Rappelons que la France a été mise « sous surveillance » par la Commission européenne, et les agences de notation financière scrutent nos comptes publics à la loupe.
Le gouvernement Barnier doit trouver dans l’urgence des économies et, si possible de nouvelles recettes. Tout en assurant que les actifs et les classes moyennes ne subiront pas de hausse d’imposition…
Dans le débat public, les proposition de coupes et de « rabotages » de certaines « niches » se sont multipliées.
On sait désormais que l’effort sera de 60 milliards d’euros en 2025 : 40 milliards de réductions de dépenses publiques (en réalité une moindre augmentation ou stabilisation des dépenses!), et 20 milliards d’impôts supplémentaires, sur les très grandes entreprises ayant réalisé plus d’un milliard de chiffre d’affaires, et sur les ménages déclarant des revenus annuels supérieurs à 500 000 euros…
Le débat parlementaire qui s’ouvre cet automne devra préciser et valider ces dispositions.
Réduire les dépenses publiques de 20 milliards par an, c’est possible!
Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, dans une interview au journal Le Parisien, estime possible de procéder à une réduction des dépenses de 100 milliards d’euros en cinq ans soit 20 milliards d’euros par an.
Il pointe notamment la suradministration et la nécessité d’améliorer « l’efficacité des dépenses de fonctionnement » et accélérer la simplification…
Le gouverneur de la Banque centrale regarde aussi du côté de notre « bon modèle social » : « il nous coûte beaucoup plus cher que chez nos voisins européens, 10 % de notre PIB en plus, soit un écart de près de 300 milliards d’euros chaque année ! «
Pour le gouverneur de la Banque de France, « il faut lever le tabou sur les hausses d’impôts, sans toucher si possible les classes moyennes ni les PME »; il préconise « un effort exceptionnel et raisonnable sur certaines grandes entreprises et certains gros contribuables, tant qu’on n’est pas revenu sous 3 % de déficit… »
Des contributions « ciblées »…
De son côté, le président du Medef, Patrick Martin, lors d’un entretien à France Info, n’a pas rejeté l’idée d’une contribution « exceptionnelle et raisonnable » de certains grands groupes, à condition que cette surtaxe soit limitée à l’année 2025. Et que le gouvernement s’engage a faire des économies dans ses frais de fonctionnement… Car « les entreprises ne doivent pas être la variable d’ajustement ».
Auparavant, fin août, Patrick Martin, lors de la Rencontre des entrepreneurs, la REF 2024, avait rappelé que « nos entreprises supportent les prélèvements obligatoires les plus élevés de l’OCDE… » Et aussi qu’on « ne peut pas distribuer du pouvoir d’achat qui n’a pas d’abord été créé. »
Il semble avoir été entendu par le nouveau ministre du Budget, Laurent Saint-Martin, qui, devant la commission des Finances de l’Assemblée nationale, a notamment déclaré : « Nous redresserons les comptes (publics) en réduisant les dépenses. Nous sommes déjà l’un des pays d’Europe qui taxe le plus, il serait irresponsable et injuste d’en demander davantage. Mais par ailleurs, nous engagerons bien un travail sur la justice fiscale. » Et d’ajouter : « Des contributions ciblées devront être étudiées avec vous. Des contributions ciblées pour un effort de solidarité nationale, que ce soit pour les entreprises ou pour les particuliers… »

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Parmi les pistes qui seraient à l’étude par le gouvernement, on évoque une surtaxe sur les « bénéfices exceptionnels », une augmentation de la « Flat Tax » sur les revenus des capitaux, une taxation des rachats d’actions par les groupes cotés en Bourse (opération destinée à faire monter artificiellement le cours pour les actionnaires). On évoque aussi une plus grande sélectivité du crédit d’impôt recherche (CIR) afin de mieux le flécher vers les entreprises innovantes. Ou encore, une concentration des aides à l’apprentissage sur les entreprises de moins de 250 salariés.
Pouvoir d’achat et avenir de notre « modèle » social

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La question du pouvoir d’achat est un sujet particulièrement sensible, on l’a vu avec les débats enflammés provoqués par la proposition du Nouveau Front populaire d’augmenter le SMIC de 200 euros par mois… (mesure que beaucoup de PME ou TPE seraient dans l’incapacité de mettre en œuvre).
Les syndicats sont toujours prompts à monter au créneau sur cette question, bien que les chiffres officiels montrent que, globalement, les salaires ont progressé en moyenne plus vite que l’inflation.
Cependant, la revendication de revalorisation des traitements des fonctionnaires est toujours d’actualité.
Tandis que les syndicats mettent en avant la question de l’emploi des seniors (dont le taux d’activité est plus faible chez nous que chez nos voisins) dans leur argumentation pour remettre en cause la retraite à 64 ans : « À quoi bon repousser l’âge de départ à la retraite, si les salariés sont poussés hors de l’entreprise à partir de 55ans… »
Si Michel Barnier a exclu d’abroger la loi sur a réforme des retraites, qui fut adoptée au forceps, il s’est dit ouvert à des ajustements, à des « améliorations », notamment pour les carrières longues ou pénibles.
Ces sujets pourraient nourrir les tractations lors d’une grande « Conférence sociale » dont on évoque l’idée pour cet automne.
Mais au-delà des négociations collectives, nationales et branche par branche, subsiste toujours dans notre pays le risque d’une surenchère par la rue.
« Troisième tour » dans la rue ?
La frustration du Nouveau Front populaire de n’avoir pas obtenu Matignon, ajoutée à la grogne sociale qui couve toujours sous la cendre en France, pourraient entraîner une série de manifestations, blocages et grèves, comme on les a connues hebdomadairement pour protester contre la réforme des retraites.
Notamment dans le secteur des services publics où les syndicats sont plus puissants que dans le privé : transports, SNCF, électricité-gaz…
Un trop grand écart entre le salaire brut et le net
Dans le monde entrepreneurial, on reconnaît toutefois qu’il y a un problème de niveau des salaires.
En particulier du fait des prélèvements sociaux qui creusent un écart considérable entre le salaire brut (charges patronales + charges salariales) et le salaire net qui n’en représente que la moitié dans la poche du salarié.
Seules les entreprises les plus rentables et les plus productives peuvent augmenter significativement les salaires de leurs collaborateurs. Or beaucoup d’entreprises « à taille humaine » ont vu leurs marges s’éroder ces dernières années…
Face à cet enjeu de revalorisation du pouvoir d’achat, Michel Picon, le président de l’U2P, le syndicat des TPE de proximité et des indépendants, préconise « un big bang du financement de la protection sociale ». « Comment mieux rémunérer les collaborateurs, interroge le président des entreprises de proximité, sans charger encore la barque des entrepreneurs ? La protection sociale ne doit plus être financée uniquement en ponctionnant le travail ». Il faut trouver des sources de financement complémentaires, comme par exemple, suggère-t-il, l’augmentation de la CSG, une TVA ciblée (une « TVA sociale » ?), une révision des droits de succession…
Notre « modèle » social a été conçu à une époque de plein emploi, dans une société relativement homogène, à la démographie dynamique, un pays encore peu ouvert aux vents de la mondialisation, et où l’espérance de vie des personnes était plus faible … Aujourd’hui tous ces paramètres ont changé et le coût croissant de ce « modèle » repose entièrement sur les actifs, lesquels ne représentent qu’un peu plus du tiers de la population!
Il est urgent de remettre à plat notre « modèle » si l’on veut éviter que celui-ci ne soit complétement asphyxié. L’une des priorités serait de distinguer la part de la protection sociale qui doit relever de l’assurance volontaire des citoyens par des cotisations et celle qui doit relever de la solidarité nationale, et donc de l’impôt.
Vaste chantier!
J.G.
François Asselin prône une réforme profonde de l’action publique et une loi de Simplification
Dans une lettre ouverte au futur Premier ministre publiée dans Le Figaro du 31 août 2024, le président de la CPME, François Asselin, écrivait notamment, « Il nous faut aller de l’avant, en prenant à bras le corps des questions cruciales pour le pays, comme celle de l’emploi des séniors ou du logement qui connaît actuellement une crise sans précédent. (…) « Se contenter de rogner sur les aides à l’apprentissage, renoncer à baisser les impôts de production, augmenter une fois encore les prélèvements obligatoires ou le coût du travail, sous un prétexte ou un autre, serait un remède pire que le mal. Tôt ou tard il faudra bien, et le moment est sans doute venu, réformer l’action publique qui ne souffre pas d’un manque de moyens ou de personnel, mais d’une absence de stratégie. Reprendre la loi sur la simplification, qui prévoyait notamment la mise en place d’un test PME, est également un impératif alors que notre pays étouffe sous un carcan règlementaire qui décourage l’esprit d’entreprendre et pèse sur la compétitivité des entreprises françaises. (…) »