Parmi ses priorités, le gouvernement de François Bayrou doit doter la France d’un budget pour 2025… en évitant la censure. L’instabilité politique engendrée par la dissolution-surprise du 9 juin pèse sur le climat économique qui se dégrade. Au point que syndicats patronaux et de salariés ont lancé un appel commun aux élus les exhortant à trouver un chemin de stabilité et de sérénité, afin d’éviter une recession aux « conséquences dramatiques ». Dette et déficits des comptes publics se sont aggravés, plombés par la charge écrasante d’un « modèle » social à bout de souffle. Sa nécessaire réforme, sans cesse repoussée, reste, pour l’heure, un vœu pieux… Tandis que les perspectives de croissance en 2025 ont été revues à la baisse.

François Bayrou – 2024 – Crédit photo : Consulendo
François Bayrou peut se targuer d’avoir mis en garde les Français, depuis des années, sur l’endettement excessif du pays.
En s’installant à Matignon, il aurait pu reprendre la phrase de son prédécesseur de 2007, François Fillon : « Je suis à la tête d’un État en situation de faillite financière »…
A l’époque, l’endettement public représentait 64% du PIB. Aujourd’hui, la dette de la France a doublé atteignant les 3 303 milliards d’euros, soit plus de 113 % du PIB!
Le service annuel de cette dette (le remboursement des intérêts) va bientôt devenir le premier poste des dépenses publiques, devant le budget de l’Éducation nationale…
C’est le résultat de 45 années de déficits cumulés du budget de la nation (le dernier budget voté en équilibre remonte à Raymond Barre, Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing en 1980).
C’est le fruit d’une politique de facilité adoptée par la plupart des gouvernements, droite et gauche confondues. Rendant les Français accros à la dépense publique.
Certes depuis 1980, la France a traversé des crises et encaissé des chocs internationaux. Mais ses dirigeants et la haute administration ont usé et abusé du recours au crédit tant qu’il y avait des créanciers qui se pressaient pour acheter des titres de notre dette. Il y a peu encore, on nous disait que la moitié des demandes pour les émissions d’obligations (OAT) et de bons du Trésor français ne pouvaient être servies! « Alors, pourquoi s’en priver? » se rassuraient nos technocrates impécunieux…
Avec l’augmentation du loyer de l’argent prêté à la France, la charge annuelle de la dette pourrait passer de 50 milliards d’euros actuellement à 70 milliards dans les années prochaines!

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L’instabilité politique des derniers mois augmente la prime de risque ajoutée au taux de nos emprunts.
L’agence Moody’s vient de dégrader la notation de la France. L’écart de taux d’intérêt avec l’Allemagne s’aggrave.
Pire : l’Espagne, le Portugal et même la Grèce empruntent désormais moins cher que nous sur les marchés prévient le gouverneur de la Banque France, François Villeroy de Galhau.
Rappelons aussi que notre pays a été placé sous surveillance par la Commission européenne pour déficit excessif.
Et le précédent gouvernement s’est engagé sur une « trajectoire » de réduction du déficit pour revenir dans les clous, c’est à dire passer sous la barre des 3% « statutaires » en 2029…
Trois remarques à ce stade :
- La dette en soi n’est pas mauvaise si elle sert à financer des investissements de développement ou d’infrastructures qui génèreront à terme des recettes permettant de rembourser l’emprunt. Or la dette française sert essentiellement à « boucler les fins de mois » de l’État, c’est à dire faire la paye des fonctionnaires…
- Si la France a pu s’endetter à si bon compte depuis deux décennies c’est grâce à la solidité de la monnaie commune, l’Euro, qui doit son crédit international à la puissance de l’économie allemande. Si la France avait conservé le franc, elle aurait dû dévaluer sa monnaie plusieurs fois, compte tenu des déficits cumulés du budget et du commerce extérieur. Et elle aurait emprunté sur les marchés internationaux à des taux d’intérêt encore plus élevés. Merci l’Europe!
- La France a dégradé ses comptes publics par des choix solitaires, par rapport à ses partenaires européens : l’adoption de la semaine des 35 heures, la retraite à 60 ans; et aussi l’embauche massive de fonctionnaires nationaux et territoriaux depuis les années 1980. Des choix exigeant des transferts substantiels d’argent public prélevé sur l’activité économique.

crédit image : Mohamed Hassan – Pixabay
Après les années d’argent magique (« Quoi qu’il en coûte ») et de taux d’intérêt maintenus anormalement bas par les banques centrales durant la pandémie de Covid, le réveil aux réalités économiques a été difficile.
Dérapage. Le déficit budgétaire, de 5,5% du PIB en 2023, a dérapé à 6,1% en 2024. Sans mesures d’économies strictes, telles que les avait prévues le gouvernement Barnier, et qui ont été censurées, le déficit se situerait entre 6% et 7% en 2025…
Un dérapage totalement incontrôlé!
Le grand public ne peut pas se faire une idée concrète de l’ampleur du déficit budgétaire car celui-ci est exprimé en pourcentage de la production nationale (le PIB). Il serait beaucoup plus logique et parlant de comparer ce déficit en pourcentage des recettes budgétaires. Tout le monde peut comprendre cela : « combien je gagne, combien je dépense ? ». Or, selon cet étalon, le déficit du budget de l’État représente près de la moitié des recettes…
Oui, la France vit au dessus de ses moyens. Et depuis longtemps!
Le gouvernement de Michel Barnier avait ferraillé pour faire adopter 40 milliards d’euros d’économies (de moindres dépenses en réalité) et 20 milliards d’euros de recettes nouvelles (taxes additionnelles sur les grands groupes et les hauts revenus; réductions de certaines exonérations et niches fiscales)… Sursaut d’indignation sur les bancs de l’oppostion criant à la « politique d’austérité ».
Or sur 1 600 milliards de dépenses publiques totales (budget de l’État + dépenses de Sécurité sociale et de retraites), ces ajustements représentaient un effort de 2,5%.
N’importe quel ménage, n’importe quelle entreprise est capable, lorsque cela est nécessaire, de trouver 2,5% d’économies dans ses dépenses. La représentation nationale a refusé cet effort et voté la censure!
L’épreuve de vérité du budget 2025
Il revient au gouvernement Bayrou de présenter au Parlement, dans les meilleurs délais, un nouveau projet de loi de finances pour 2025, capable de contenir le déficit… C’est à dire, de prendre des mesures difficiles, impopulaires … sans s’attirer la censure.
Même avec la meilleure volonté de concilier des attentes contradictoires avec l’impérieuse nécessité de maîtriser la dépense publique, ses marges de manoeuvre demeurent très étroites, faute de majorité claire!
Prendra-t-il le risque de contrer le camp du « toujours plus » (de dépenses) ?
Le gouvernement devra s’avancer sur un filin tendu au-dessus des piques brandies par les extrêmes, à droite et à gauche, les partis de la surenchère qui refusent toute coupe, même salutaire.
L’économie française fragilisée par l’incertitude et l’instabilité

François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France – Crédit photo : Marthe Lemelle -Banque de France
Dans une interview au Figaro du 16 décembre 2024, François Villeroy de Galhau alerte : « Si notre pays restait dans le déni budgétaire du fait des zizanies politiques, il risquerait l’enfoncement économique et européen progressif. » On entrerait alors, prévient le gouverneur de la Banque de France, dans une « zone de fragilité, avec sanction européenne et risque de perte de confiance des investisseurs. En outre, cela n’améliorerait pas la prévision de croissance, car moins de consolidation budgétaire générerait plus d’incertitude. »
Dans ses dernières projections, la Banque de France révise à la baisse ses prévisions de croissance pour 2025 à 0,9%, renvoyant à 2026/27 une reprise plus forte de l’activité.
L’économie française manifeste depuis la dissolution du 9 juin des signes de ralentissement dans de nombreux secteurs, avec augmentation du nombre des faillites, annonce de plans sociaux, gel des embauches, hausse du chômage…
Le climat d’incertitude et d’instabilité politique conduit à repousser les projets d’investissement. L’immobilier et la construction étaient déjà pénalisés par la hausse des taux d’intérêt. « En 2024, le nombre des mises en chantier de logements est retombé à 250 000, un niveau que nous n’avions plus vu depuis… 1953. Ceci se traduit par 10 000 emplois supprimés chaque mois dans la construction », s’alarme Dominique Carlac’h, la vice-présidente du Medef.
À tel point que patronat et syndicats (à l’exception de la CGT) ont lancé le 17 décembre un appel commun aux élus et responsables politiques stigmatisant « l’instabilité dans laquelle a basculé notre pays (qui) fait peser sur nous le risque d’une crise économique aux conséquences sociales dramatiques ».

crédit photo : Gerd Altmann – Pixabay
Notre « modèle » social est devenu un rocher de Sisyphe…
Le redressement des comptes publics ressemble à une tâche sisyphéenne en raison de la charge écrasante de notre « modèle » social.
Son financement, de plus en plus coûteux, repose essentiellement sur la contribution des actifs, alors que le vieillissement de la population augmente le nombre des inactifs et donc le nombre des bénéficiaires…
Rappelons que notre système de retraite a été conçu selon le principe de la « répartition »: c’est à dire que les actifs payent les pensions servies aux retraités. Lorsque ce système a été mis en place à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, il y avait 4 à 5 actifs pour un retraité. Aujourd’hui le ratio est de 1,5!
Par ailleurs, l’espérance de vie ayant fortement augmenté, il est désormais courant que des personnes passent plus de temps en retraite que d’années au travail…
Le bon sens voudrait que l’on rénove de fond en comble ce système, son organisation et son financement, en introduisant, par exemple, une bonne dose de capitalisation pour les retraites complémentaires (comme c’est déjà le cas pour les fonctionnaires avec la Préfon).
Mais toute réforme des retraites met une partie des Français dans la rue!
Héritier du pacte historique noué pendant la Seconde Guerre mondiale entre les gaullistes et les communistes au sein du Conseil national de la résistance (CNR), notre « modèle » social affiche une ambition démesurée : prendre en charge chaque individu de la crèche jusqu’à la tombe!

François Bayrou lors des rencontres des Think-Tanks à Neuilly/Seine – 2024 -Crédit photo : Consulendo
Ce qui a fait dire à François Bayrou que « notre modèle est unique au monde » !
Unique, il l’est aussi par son coût financier : avec des dépenses sociales représentant près de 33 % du PIB, nous arrivons en tête des pays de l’OCDE.
Or ce système a été conçu à une époque de plein emploi, dans une société relativement homogène, à la démographie dynamique, un pays encore peu ouvert aux vents de la mondialisation, et où l’espérance de vie des personnes était plus faible …
Aujourd’hui, la France connaît une baisse préoccupante de sa natalité : le nombre des naissances a chuté à moins 680 000 en 2023, contre 800 000 par an jusqu’en 2015.
Les cadres et les classes moyennes sur lesquels pèse une large part de ces prélèvements obligatoires, ont le sentiment d’être les « vaches à lait » de la République.
Le niveau des prélèvements fiscaux et sociaux obligatoires atteint chez nous un niveau record en Europe (45% du PIB). Cette ponction concentrée sur les actifs tend à décourager l’effort et la prise de risque : « Pourquoi travailler ou produire davantage, si mon gain supplémentaire est confisqué par l’État ? » La part des actifs au travail dans la population globale diminue et le stock total d’heures travaillées est plus faible chez nous que dans les pays de l’OCDE. (1)
Une situation pernicieuse que reconnaît le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, dans son interview au Figaro : « Notre modèle social (…) nous coûte nettement plus cher que chez nos voisins. Les dépenses publiques en France représentent 57 % du PIB en 2023, contre 47,7 % en moyenne dans le reste de la zone euro. Ce qui fait 9,3 points de différence, soit 260 milliards d’euros. Si nous parvenons à des dépenses plus efficaces sur une partie de cet écart, nous aurons en grande partie résolu notre problème de finances publiques. Je ne dis pas que cela est facile, mais c’est possible. Ceci dit, pour commencer le redressement en 2025, des hausses d’impôt ciblées sont sans doute également nécessaires: ciblées, c’est-à-dire ne touchant pas les PME ni l’ensemble des classes moyennes. » (…)
Un redressement durable de nos comptes publics exigerait une refonte totale de notre « modèle » social.
L’organisation de notre protection sociale se caractérise aujourd’hui par un fonctionnement centralisé à l’excès, par un empilement de strates et de structures, par une suradministration et aussi par des fraudes et des abus.
Une remise à plat, associant tous les acteurs, s’impose. Cela devra passer par plus de décentralisation, par davantage de paritarisme (gestion par les partenaires sociaux à l’instar des caisses de retraite Agirc-Arrco qui sont excédentaires).
L’hôpital public pourrait utilement s’inspirer des hôpitaux et cliniques associatives qui ont réussi à concilier qualité des soins et rigueur de gestion.
Enfin, pour le financement de notre protection sociale, il paraît plus que jamais indispensable de séparer ce qui relève de la solidarité nationale, et donc de l’impôt – et revient à une gestion publique – de ce qui relève des cotisations assurantielles et qui devrait faire l’objet d’une gestion mutualiste, en dehors de toute ingérence de l’État central.
Vaste chantier!
J.G.
(1) Ce que confirme la dernière étude de l’institut Rexecode : en 2023 les salariés Français à temps complet ont travaillé en moyenne 1 673 heures dans l’année, contre 1 790 heures travaillées en Allemagne, ce qui correspond à la moyenne européenne. Dans l’année, les Français travaillent entre trois et quatre semaines de moins que leurs voisins (exception faite de la Finlande)! En plus, ajoute l’étude Rexecode, les Français sont moins nombreux à travailler : La France affiche, en effet, un taux d’emploi plus faible que la moyenne de l’Union européenne (68 % contre 70 %). Et notamment comparé à l’Allemagne (77 %), les Pays-Bas (82 %), ou les pays nordiques. Explication : la part des jeunes de 15 à 24 ans sans emploi ni étude ni formation (les « NEETs « ), les chômeurs et les inactifs de 25 à 54 ans ainsi que les séniors sortis du marché du travail avant 64 ans. « Au total, la France compterait environ 2,3 millions d’emplois en plus si elle égalisait les meilleurs élèves européens du taux d’emploi », diagnostique l’étude de Rexecode.

Crédit photo : Julien Tromeur – Pixabay
Le déficit budgétaire : près de la moitié des recettes!
En 2023, le budget de l’État s’est soldé par un déficit de 173 milliards d’euros pour 355 milliards de recettes collectées, soit 48% des recettes! Pour 2024, la Loi de Finances initiale prévoyait un déficit de 147 milliards d’euros pour 379 milliards de recettes, soit un déficit de 38 %… Mais, au final, le déficit sera plus élevé cette année, car les recettes se sont révélées inférieures aux prévisions initiales de Bercy qui étaient trop optimistes. En décembre, la loi de finances de « fin de gestion » prévoit un déficit de 162 milliards en 2024, soit 6,1% du PIB. À supposer que les recettes budgétaires se maintiennent au niveau de celles de 2023, cela représenterait tout de même un déficit équivalant à 45% des recettes…