Cher « modèle » social : contradictions françaises

Après des décennies d’attentisme ou d’insouciance, le financement de notre autoproclamé « modèle » social devient une urgence nationale.  Confronté à des déficits publics abyssaux, le gouvernement se fait tancer par la Cour des comptes et le FMI. François Bayrou, connu pour avoir ferraillé depuis longtemps contre l’explosion de la dette publique, fera connaître un plan de redressement avant le 14 juillet. « Un effort sera demandé à tous les Français, sans exception », a déclaré le Premier ministre sur RMC-BFMTV. La réforme de notre Léviathan social n’est pas simple. Les dépenses sociales entretiennent tout un écosystème qui vit de cette manne. La grève des taxis à propos de la révision des tarifs du transport sanitaire en est une parfaite illustration…

 

C’est un sujet explosif.

Mais longtemps, on l’a minimisé.

Pourtant les alertes n’ont pas manqué depuis des décennies. Mais elles semblaient résonner dans le désert.

Beaucoup disaient « La santé n’a pas de prix ! »; « La France est riche ! »; « Ce sont nos droits acquis »; « C’est le progrès social, on ne peut l’arrêter »; « Tant que les marchés nous prêtent »...

Mais notre cher « modèle » social a un coût croissant. Et les recettes font défaut…

Le sujet est devenu explosif, face à « l’Himalaya » de la dette française dont le financement de notre « modèle » social est une des principales causes.

Après l’Union européenne, le FMI, le Fonds monétaire international, prêteur de dernier ressort, presse la France de réduire ses déficits publics…

Le coût de notre protection sociale (santé et retraites) représente les deux-tiers de la dépense publique du pays. Or ces dépenses ne cessent d’augmenter : +30% depuis 2019! 

Notre cher « modèle » social devient de plus en plus structurellement déficitaire : de 22 à 24 milliards d’euros estimés en 2025 …

« Hors de contrôle »…

Le déficit de la Sécu a bondi en 2024 par rapport aux prévisions initiales, dépassant les 15 milliards d’euros.

La Cour des comptes s’en émeut dans son dernier rapport publié le 26 mai 2025, et déplore une trajectoire des comptes sociaux « hors de contrôle »  en 2024…

A l’origine, notre « modèle » de protection sociale reposait sur les cotisations des actifs, employeurs et salariés du secteur privé et du secteur public.

Mais au fil des décennies, au fur et à mesure que notre système, très généreux, a étendu et diversifié ses protections et ses prestations, les cotisations des actifs n’ont plus suffi.

C’est ainsi qu’ont été inventées la CSG  (contribution sociale généralisée) et la CRDS (contribution pour le remboursement de la dette sociale) qui devait être temporaire et a finalement été maintenue!

Et les taux de ces nouveaux « prélèvements obligatoires », faibles à l’origine, ont explosé…

Mais tout cela est encore insuffisant : l’État, généreux avec l’argent qu’il n’a pas, n’a eu d’autre recours que d’augmenter la dette publique du pays.

Or, les compteurs s’affolent : le service annuel de cette dette  (le remboursement des seuls intérêts) pourrait atteindre la barre fatidique des 100 milliards d’euros d’ici quelques années, soit le budget de l’Éducation nationale et de la Défense réunis!

Rappelons que le président Emmanuel Macron avait promis une réforme en profondeur de l’État au début de son premier quinquennat. Mais celle-ci reste toujours à faire…

« Conférence sociale »

Le 13 mai 2025, lors de son interview télévisée sur TF1, le président de la République a lancé l’idée d’ouvrir « une conférence sociale », réunissant représentants des salariés et du patronat, sur le financement de notre « modèle social ».

Le président a reconnu que celui-ci s’appuyait trop sur le travail. Et qu’il fallait donc trouver d’autres sources de financement, citant notamment la consommation (incluant aussi, par voie de conséquence, nos importations).

Soit une allusion au concept de « TVA sociale »,  projet sans lendemain d’un de ces prédécesseurs, Nicolas Sarkozy.

L’idée de cette « TVA sociale » revient désormais dans le débat public : ses partisans arguent qu’elle permettrait de taxer les biens  importés de pays hors de l’Union européenne qui ne s’embarrassent pas de normes sociales et environnementales aussi strictes que les nôtres.

Et le Premier ministre, François Bayrou, ne l’a pas exclue.

Avantages de cet impôt : il permet de taxer indirectement les importations dont les consommateurs français sont friands; et l’augmentation de quelques points de TVA sur des biens ciblés (type équipements ostentatoires), ferait rentrer des recettes nouvelles dans les caisses publiques. 1 point supplémentaire de TVA génère environ 10 milliards d’euros.

Contrairement à un préjugé tenace dans l’opinion, la TVA peut-être une taxe juste, à condition de maintenir des taux très faibles sur les denrées et biens de première nécessité.

Démographie et baisse tendancielle du temps de travail

La principale raison du creusement du déficit des dépenses sociales c’est que, d’un côté de la balance, le nombre des bénéficiaires ne fait qu’augmenter – du fait de l’allongement de l’espérance de vie et du vieillissement de la population – et de l’autre, le nombre des cotisants actifs proportionnellement se réduit!

Et le temps de travail n’a fait que diminuer depuis 1981.

Nous sommes devant une des contradictions de notre pays : les Français aspirent à davantage de temps libre et de loisirs, tout en voulant, en même temps, bénéficier d’un système de protection sociale très généreux…

Les ressources financières du système de protection sociale reposant essentiellement  sur les cotisations des entreprises et des actifs, celles-ci finissent par se révéler insuffisantes.

François Bayrou – 2024 – Crédit photo : Consulendo

Pour François Bayrou, la racine de nos difficultés est bien là : « les Français, globalement, ne travaillent pas assez! »

« La France ne produit pas et ne travaille pas suffisamment » selon le Premier ministre  >

 

« L’État n’a pas assez de ressources, les foyers manquent de revenus, les salaires sont trop bas. Pourquoi ? Parce que nous produisons moins que nos voisins. Si nous avions, par habitant, le même niveau de production que l’Allemagne ou les Pays-Bas, les salaires seraient supérieurs de 10% ou 20% et l’État disposerait de marges budgétaires autrement plus solides », martèle le Premier ministre dans une interview au Journal du Dimanche daté du 4 mai 2025.

Des propos qui viennent conforter l’alerte qu’il avait lancée le 15 avril lors de sa conférence sur la situation des finances publiques :

« La France ne produit pas et ne travaille pas suffisamment. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant en France est inférieur de 10 à 15 % à celui de l’Allemagne en fonction des années. (…)
La France importe bien plus qu’elle n’exporte (…) Les Français doivent être plus nombreux à travailler, en particulier les juniors et les seniors. Leur taux d’emploi est, en effet, plus faible en France qu’en Europe. Le taux d’emploi des femmes a, lui, fortement augmenté, mais cette dynamique ralentit… »

De plus, en France, les salariés à temps plein bénéficient d’un nombre important de jours de congés, et l’on constate une forte augmentation des arrêts maladie depuis le Covid19…

Moins de jours travaillés et un taux d’emploi plus faible que chez nos voisins européens

Selon une étude de l’institut Rexecode , en 2023 les salariés Français à temps complet ont travaillé en moyenne 1 673 heures dans l’année, contre 1 790 heures travaillées en Allemagne, ce qui correspond à la moyenne européenne. Dans l’année, les Français travaillent entre trois et quatre semaines de moins que leurs voisins (exception faite de la Finlande)! En plus, ajoute l’étude de Rexecode, les Français sont moins nombreux à travailler : La France affiche, en effet, un taux d’emploi plus faible que la moyenne de l’Union européenne (68 % contre 70 %). Et notamment comparé à l’Allemagne (77 %), les Pays-Bas (82 %), ou les pays nordiques. Explication : la part des jeunes de 15 à 24 ans sans emploi ni étude ni formation (les « NEETs »), les chômeurs et les inactifs de 25 à 54 ans ainsi que les séniors sortis du marché du travail avant 64 ans. « Au total, la France compterait environ 2,3 millions d’emplois en plus si elle égalisait les meilleurs élèves européens du taux d’emploi » selon Rexecode.

 

Notre « modèle » social très généreux  a été conçu à une époque de plein emploi, où l’on travaillait plus longtemps dans la semaine et sur une vie, dans une société relativement homogène, avec une démographie dynamique, dans un pays encore peu ouvert aux vents de la mondialisation, et où l’espérance de vie était plus faible qu’aujourd’hui …

Le financement de notre modèle social repose essentiellement sur le travail.

Notre système de retraite dit « par répartition » a été lui aussi échafaudé selon cette logique : les jeunes paient pour les plus âgés. Les cotisations versées par les actifs et leurs employeurs financent directement les pensions servies aux retraités. Or ces derniers vivent désormais bien plus longtemps… Et il n’est plus rare dorénavant que des personnes passent plus de temps en retraite que d’années au travail.

Crédit image : Mohamed Hassan – Pixabay

Vous avez dit répartition…

Quand le système  des retraites par répartition a été mis en place, à la Libération, il y avait 4 à 5 actifs pour un retraité. Aujourd’hui le ratio moyen est de 1,7… Il est encore plus défavorable pour certains régimes dits « spéciaux » du secteur public, plus avantageux que le « régime général » (SNCF, Régie autonome des transports parisiens (RATP), industries électriques et gazières (IEG), régimes des mines, des marins, des ouvriers de l’État, des clercs et employés des notaires, de la Banque de France, des membres du Conseil économique, social et environnemental (CESE), etc.). Le ratio actifs/retraités y étant inversé, c’est l’État qui comble le déficit ! La facture s’alourdit année après année et comme l’État n’a pas cet argent à sa disposition, il accroît son endettement…

 

Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, soulignait en septembre 2024 dans une interview au journal Le Parisien, « Nous avons le même (et bon) modèle social que nos voisins européens, mais il nous coûte beaucoup plus cher, 10 points de PIB en plus, soit un écart de près de 300 milliards d’euros chaque année ! « 

Ce « surcoût » alimente directement l’augmentation de notre dette publique…

Par ailleurs, la sur-administration et l’excès de bureaucratie plombent notre « modèle » social, avec son hypercentralisation et l’empilement de strates de décision.

Ainsi on déplore que dans l’hôpital public le personnel administratif représente 35% des effectifs totaux, soit 10 points de plus qu’en Allemagne…

La population au travail s’est réduite aux deux bouts de la pyramide des âges

Le taux de chômage en France, qui s’était un peu réduit ces dernières années, est plus élevé que la moyenne des pays européens et est reparti à la hausse en 2025. Quelque 5 millions de personnes restent éloignées de l’emploi, – dont 1,5 million de jeunes sans diplômes et sans travail . Le taux d’activité des « seniors » (55-65 ans) est plus faible que chez nos voisins, même s’il a un peu augmenté… Pendant des années, syndicats de salariés et patronat se sont tacitement entendus sur un dispositif encourageant les départs en préretraite, avec des indemnités financées sur fonds publics, afin de « renouveler la pyramide des âges » à bon compte dans les entreprises. Un véritable gâchis de talents et de compétences ! Et un coût supplémentaire pour la collectivité.
Les jeunes entrent de plus en plus tard sur le marché du travail. De plus, la France qui bénéficiait d’un fort taux de natalité comparé à d’autres pays occidentaux, voit celui-ci s’effondrer. En 2024, notre pays a enregistré 663 000 naissances, soit 2,2 % de moins qu’en 2023, mais 21,5 % de moins qu’en 2010, année du dernier pic ! L’excédent de naissance par rapport aux décès ne cesse de se réduire : 17 000 en 2024.
Tout ceci nous entraîne dans un cercle vicieux : moins de contributeurs et plus de bénéficiaires, du fait de l’allongement de l’espérance du vie ! 

Crédit image : Pixabay

Dépenses sociales : un Janus à deux faces

Mais l’enjeu de l’avenir, et de la nécessaire réforme de notre « modèle » social, ne doit pas être considéré sous le seul angle des dépenses.

Notre « modèle » est un Janus à deux faces.

Dans les plus de 1 600 milliards d’euros des dépenses publiques annuelles, la part des dépense sociales (Sécurité sociale, allocations familiales, assistance et retraites) représente 60% du total.  Chacun est bien-sûr, à un moment ou à un autre, bénéficiaire des différentes prestations prodiguées (qu’il contribue à financer par ses cotisations sociales et impôts).

Manne. Il y a aussi et  surtout tout un écosystème qui vit et qui a prospéré grâce à cette manne sociale : professions médicales, hospitalières, infirmiers, kinés, dentistes, opticiens, etc. ; secteur pharmaceutique;  services d’assistance aux personnes; centres de soin, de cures, maisons de repos; transports sanitaires; etc.

Pour tous ces acteurs et professionnels les « dépenses sociales » alimentent directement leur chiffre d’affaires et donc leur revenu!

Ainsi tout effort de rationaliser et de réduire les dépenses sociales impacte directement ces professions.

On vient de s’en rendre compte avec le mouvement de protestation des taxis contre les nouvelles grilles tarifaires des transports de patients. Car c’est un poste de dépense qui à explosé à près de 6,3 milliards d’euros, dont 50% sont facturés par les taxis privés. Et d’ailleurs pour beaucoup de ces indépendants, le transport sanitaire représente une part substantielle et récurrente de leur activité.

Dans un précédent article, nous avons présenté la proposition de réforme de fond de notre « modèle » social, porté par l’Institut 2IES : « De l’État-providence à l’État-prévoyance : un nouveau contrat social pour le 21ème siècle ».

Ce projet très élaboré et argumenté, vise à bien distinguer les prestations sociales qui relèvent de la solidarité nationale – et donc de l’impôt –  et celles qui relèvent d’une mutualisation des risques par un système d’assurance, c’est à dire via des cotisations, obligatoires et volontaires.

En tout état de cause, la réforme de notre cher « modèle » social ne sera pas tâche aisée, tant les intérêts sont nombreux, entremêlés et interdépendants.

Michel Rocard ne s’était pas trompé en assurant que réformer notre système social avait de quoi faire tomber plusieurs gouvernements.

J.G.

L’U2P propose un « Big Bang populaire » pour refonder la société française sur le travail…

Lors d’une conférence le 6 mai 2025, l’U2P  le syndicat des professionnels indépendants, a voulu alerter les Français et les dirigeants politiques sur le « constat  que le travail ne permet plus aujourd’hui d’améliorer son niveau de vie, tant les revenus qu’il procure sont prélevés pour financer la protection sociale. »
Pour l’U2P, les actifs, qu’ils soient chefs d’entreprise, travailleurs indépendants, salariés ou fonctionnaires, sont pénalisés par rapport à ceux qui ne travaillent pas, les retraités, les rentiers et les héritiers. La part de revenu conservée par les travailleurs a fortement diminué, passant de 69 euros sur 100 euros gagnés en 1970, à seulement 54 euros aujourd’hui.
L’U2P propose aux élus de la représentation nationale et aux Français un « Big Bang populaire visant à améliorer la rémunération des travailleurs et ainsi à revaloriser le travail. »
Selon le syndicat patronal, cet « effort collectif sans précédent, estimé à plus de 100 milliards d’euros par an, devrait permettre à chaque travailleur d’améliorer son pouvoir d’achat à hauteur de 2% par an pendant au moins cinq ans. » Il s’agit rien de moins que de supprimer en 5 ans la CSG-CRDS (9,7%) sur tous les revenus d’activité…
Seuls les retraités et les détenteurs de revenus de capitaux continueraient à acquitter CSG et CRDS, des contributions obligatoires qui ont été précisément créés, rappelons-le, pour donner une base plus large que l’impôt sur le revenu… Autant dire que cette proposition a peu de chances d’être retenue!
L’U2P préconise d’autres formes de financement de la protection sociale : « solliciter la rente financière et immobilière au-delà de la taxation actuelle de 30%, accroître la contribution des retraités les plus aisés, faire appel aux héritiers les plus chanceux, réviser les taux de TVA…. »
Le débat reste ouvert.  On s’étonnera toutefois que ce syndicat patronal s ‘en tienne à proposer de nouvelles taxes sans demander une meilleure organisation et une gestion plus performante de nos dépenses sociales…