Impôts et taxes : encore ou assez ?

La rentrée économique et sociale 2025 se révèle particulièrement compliquée.  À peine nommé, le successeur de François Bayrou à Matignon, Sébastien Lecornu, un proche du président Macron, est accueilli par le front du refus des réformes et l’agitation sociale à répétition. La coalition des syndicats et des partis de gauche opposée aux coupes dans les dépenses publiques, demande la suspension de la réforme des retraites et réclame un impôt sur les plus fortunés. Tandis que le Rassemblement national propose de tailler dans les contributions budgétaires à l’Europe et les dépenses liées à l’immigration… Un casse-tête pour le futur gouvernement qui ne dispose pas de majorité à l’Assemblée. Or il n’a pas d’autre choix que de réduire le déficit budgétaire en 2026, sous la surveillance de l’Union européenne et des créanciers étrangers. D’autant que l’agence Fitch vient de rétrograder la note de la « signature financière » de la France, sanctionnant son incapacité à rétablir rapidement l’équilibre de ses comptes publics. Le débat sur la fiscalité revient en force dans la perspective du budget 2026 en préparation …

 

Crédit photo : KlimKin – Pixabay

Dans un climat de rentrée éruptif, un débat s’est enflammé autour de la proposition d’un nouvel impôt sur le patrimoine des plus fortunés, conçu par l’économiste Gabriel Zucman, professeur à Normale Sup, proche de Thomas Piketty.

Cette « taxe Zucman » bénéficie depuis plusieurs mois d’une habile campagne de ses promoteurs sur les réseaux sociaux et dans les médias. Soutenue par les partis de gauche,  sociaux-démocrates et d’extrême gauche, elle a même fait l’objet d’une proposition de loi portée par les écologistes, rejetée par le Sénat le 12 juin…

Ce qui complique cette affaire, c’est la position inflexible du parti socialiste : alors que le groupe socialiste apparaît comme la clé de la non-censure du gouvernement Lecornu, il exige la mise en place d’une telle taxe, ou au moins d’un impôt équivalent, au nom de la justice fiscale, dans le but de « faire contribuer les plus riches » à l’effort de redressement budgétaire.

La taxe Zucman, de quoi s’agit-il ?

La taxe Zucman,  vise à imposer au taux de 2 % la valeur des patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros, ce qui concernerait 1 800 contribuables nous dit-on. Soit un minimum de 2 millions d’euros d’impôt supplémentaire à acquitter pour ces contribuables. Or cette taxe frapperait des patrimoines incluant les participations financières dans les entreprises,  détenues partiellement ou totalement par les personnes ciblées, c’est à dire l' »outil de travail ». Alors que celui-ci était exonéré de l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune).

Ceci pose problème.

En effet, les entreprises concernées (y compris les holdings) acquittent déjà plusieurs impôts et taxes, notamment l’impôt sur les bénéfices et les impôts de production; de même que les actionnaires acquittent un impôt sur les dividendes. C’est pourquoi des experts estiment que la taxe Zucman serait très probablement jugée inconstitutionnelle.

Le patrimoine n’est pas le revenu. Taxer un patrimoine financier, dont la valeur estimative fluctue beaucoup,  ne préjuge pas de la capacité à celui-ci à générer des revenus permettant d’acquitter ce nouvel impôt. Les contribuables visés se verraient contraints de céder une partie de leurs actions, ce qui mettrait en péril le contrôle du capital, qui pourrait passer sous pavillon étranger, ou menacerait la pérennité de l’entreprise…

Pour pouvoir payer la taxe Zucman, certains entrepreneurs seraient obligés de « multiplier le versement de dividendes par 2, 3 ou 4…  Cela veut tout simplement dire mettre moins d’argent dans l’innovation, les investissements futurs et les possibilités de grandir. Cela revient à appauvrir l’entreprise et, in fine, les salariés,  » s’inquiète Pierre Gatttaz *, PDG de l’ETI familiale Radiall, interviewé par Le Figaro,

Denis Payre, président de Nature & People First, cofondateur du mouvement Croissance Plus – crédit photo : DR

Des actifs souvent « non liquides »

Ce projet de taxe ignore les réalités et contraintes de l’entreprise innovante à fort potentiel, dénonce Denis Payre, multi-entrepreneur, fondateur de Business Objects, première jeune-pousse de la tech française à être cotée au Nasdaq en 1994, cofondateur du mouvement patronal Croissance Plus  :

« Un très grand nombre de fortunes professionnelles (sont) parfaitement virtuelles, en devenir, fluctuant considérablement au gré du parcours souvent chaotique d’une entreprise innovante, des bulles spéculatives et des rumeurs d’acquisition non matérialisées.

« Ces actifs sont souvent largement non liquides avec des pactes d’actionnaires complexes et des clauses d’incessibilité pour les fondateurs. Je ne reviens même pas sur la proposition de paiement de l’impôt en action, véritable nationalisation de fait des entreprises innovantes au mépris de la liberté de choix de ses coactionnaires (…). Un repoussoir absolu pour les investisseurs professionnels. Elle fera fuir aussi immédiatement ceux qui créent et innovent encore dans notre pays. Ils fuiront désormais avant même d’essayer de le faire en France. Ils refuseront de se voir réclamer des millions d’euros sonnants et trébuchants tous les ans calculés sur un actif virtuel non disponible qui ne rapporte rien et peut valoir zéro demain alors qu’ils vivent avec un salaire de cadre supérieur… »

Budget national : trop de dépenses ou pas assez de recettes ?

Crédit image : Julien Tromeur – Pixabay

Fracture. Le débat suscité par la taxe Zucman, censée rapporter 20 milliards d’euros dans les caisses de l’État, a révélé une véritable fracture entre deux explications opposées, et apparemment inconciliables, des causes du déficit budgétaire récurrent de notre pays :

d’un côté, ceux qui disent que la France dépense beaucoup trop (1 700 milliards d’euros de dépenses publiques en 2025 soit 57% du PIB !),

– de l’autre, ceux qui estiment que notre problème vient de l’insuffisance de recettes, et qu’il existerait encore des marges de progrès en matière de taxation… Donc, plus d’impôts!

Rappelons cependant que la France se situe en tête des pays où les impôts et prélèvements obligatoires sont les plus élevés, représentant près de 46% de la richesse annuelle produite, le PIB…

Prétendre que les plus fortunés ne payent pas suffisamment d’impôts est une assertion discutable : 75% des recettes de l’impôt sur le revenu (IR) sont collectées auprès de seulement 10% des contribuables les plus aisés… alors que plus d’un foyer sur deux n’acquitte pas d’IR…

Il n’empêche. D’aucuns réclament que les plus gros patrimoines soient mis à contribution en regrettant la suppression de l’ISF (remplacé par Emmanuel Macron en 2018 par un impôt sur la fortune immobilière, IFI). Or l’ISF portait sur une base beaucoup plus large que celle de la taxe Zucman (environ 350 000 contribuables assujettis), et ne rapportait finalement que moins de 5 milliards d’euros aux caisses de l’État.

Mais la publication, au début de cet été d’un rapport du Sénat, piloté par le sénateur communiste Fabien Gay, sur les « aides » publiques aux entreprises, est tombé à point nommé, fournissant un argument en or à tous ceux qui estiment que les « possédants » ne paient pas suffisamment de taxes et bénéficient de privilèges indus. Le message subliminal du rapport devenait providentiel : « Vous cherchez 150 milliards d’euros pour combler le déficit budgétaire, eh bien!, regardez donc du côté des 211 milliards des aides aux entreprises! »

Depuis, les méthodes de calcul de ce rapport sénatorial pour parvenir à ce montant total de 211 milliards ont fait l’objet de nombreuses critiques : il amalgame des éléments disparates tels que les prêts de BpiFrance (qui sont des crédits à rembourser), les exonérations de cotisations sociales ou de TVA qui ne sont pas des dépenses budgétaires en tant que telles… et le rapport ne précise pas le montant des aides qui vont aux entreprises publiques structurellement déficitaires.

Dans son blog, l’économiste Nathalie MP Meyer souligne l’effet d’aubaine que constitue ce rapport dans le contexte actuel : « Le chiffre est magnifiquement élevé et son potentiel médiatique colossal. ‘Premier budget de l’État !… Un peu comme la taxe Zucman, il permet à la gauche d’occuper le devant de la scène politique et de se livrer à son activité favorite : mettre tous les maux de la France sur le dos de ces prédateurs invétérés que sont à coup sûr les ultra-riches et les entreprises. (…) Une réduction d’impôt ou une baisse de charges sociales ne sont pas des  cadeaux faits aux entreprises, c’est de l’argent qu’on leur prend en moins. Ne pas oublier que ce sont les entreprises qui créent la richesse, pas l’État. Ce dernier se contente de ponctionner les entreprises et les particuliers à un niveau devenu délirant, 45 % du PIB, et c’est précisément pour atténuer ce délire qui plombe année après année la compétitivité et l’emploi du pays que ces politiques d’allègement ont été mises en place. »

20 milliards ou 5 milliards ?

Un groupe d’économistes réputés, comme Philippe Aghion, dans une tribune qu’ils cosignent dans Le Monde, réfutent l’affirmation selon laquelle la taxe Zucman pourrait rapporter aux caisses de l’État quelque 20 milliards d’euros par an : pour ces économistes, cet impôt ne rapporterait au mieux que 5 milliards d’euros, en raisons de plusieurs facteur limitants, « d’ordre  juridique, économique et comportemental ».

Illusion fiscale. De leur côté, des entrepreneurs de la Tech et des experts ont publié le 16 septembre une tribune dans le quotidien L’Opinion, pour dénoncer « l’illusion » d’un tel impôt qui ne règlerait rien : « Cette taxe est une illusion fiscale. Son introduction ne résoudra nullement les problèmes de productivité et de croissance mais favorisera, encore une fois, le démantèlement de l’appareil productif français, en accélérant la fuite des talents et du capital et en contraignant à la vente les pépites nationales. » 

Selon les signataires de cette tribune, le décrochage de l’économie française, par rapport aux autres pays occidentaux, « s’explique non par l’insuffisance de taxes, mais par une stagnation de la productivité – l’écart avec les États-Unis, là aussi, n’a cessé de se creuser (10 points depuis 2019). C’est donc l’absence d’innovation, le manque d’investissement dans le capital matériel, immatériel et humain qui devraient être au cœur du débat public. (…) Si la France parvenait à faire émerger ne serait-ce que deux sociétés  ‘Mistral’ (licorne française dans l’intelligence artificielle – NDLR) du calibre de Nvidia, leurs contributions rapporteraient davantage aux finances publiques que dix taxes Zucman… »

Front patronal contre de nouvelles taxes

Le monde patronal s’est dressé contre cette menace de nouveaux impôts, craignant un abandon de la « politique de l’offre » favorable aux entreprises, qui avait caractérisé le premier quinquennat d’Emmanuel Macron à partir de 2017.

Le président du Medef, Patrick Martin, avait prévenu lors de l’université d’été des patrons, la REF 2025, les 27 et 28 août : « Charger encore notre barque au nom d’on ne sait quelle justice, ce serait une folie !Ce serait un déni de réalité, mais aussi un bien médiocre calcul politique. Déni, parce que nos entreprises sont déjà les plus taxées au monde ! Mauvais calcul politique, parce que c’est de nos entreprises que peut venir le rebond. (…) Quelle qu’en soit la forme, un retour de l’ISF serait ravageur pour notre économie, et nous nous y opposerons. »

Le mouvement patronal a notamment présenté fin août la synthèse des travaux de son « Front économique », menés par une centaine d’experts, d’universitaires et de dirigeants d’entreprise, soit 35 recommandations pour sortir le pays de ses blocages et « en finir avec  le contretemps français », en revalorisant le travail, la production et l’innovation…

Patrick Martin appelle à un grand meeting de mobilisation patronale le13 octobre, pour réaffirmer le rôle irremplaçable des entreprises dans la création de richesse et d’emplois, et « rééquilibrer le débat actuel » focalisé sur la fiscalité.

De son côté, Amir Reza-Tofighi, président de la CPME, invité des journalistes de l’AJPME le 9 septembre, en appelle au réalisme des politiques : « il faut arrêter d’opposer l’entreprise et ses salariés. Taxer les entreprises, c’est taxer les salariés : plus de taxes, c’est moins d’argent pour les augmentations de salaires, pour l’investissement, pour l’innovation… »

Un appel  lancé par les chefs d’entreprise aux politiques dans « Challenges »

Ces deux dirigeants patronaux cosignent, avec Virginie Calmels, présidente de Croissance Plus, Sophie de Menthon, présidente du mouvement ETHIC,  Frédéric Coirier, coprésident  du METI (entreprises de taille intermédiaire), et Michel Picon, président de l’U2P (professionnels indépendants), un appel dans le magazine « Challenges ». Ils enjoignent les politiques de trouver un compromis pour sortir la France du risque de blocage. Pour les signataires, « l’incertitude coûte cher aux finances publiques, elle pèse sur la croissance, ce qui amoindrit les recettes budgétaires… »

Couverture du magazine Challenges du 4 septembre 2025

« La France est en train de décrocher de par l’envolée de sa dette  et le creusement de son déficit, qui la laissent à la traîne en Europe. Les indicateurs sont alarmants, avec une croissance faible, une consommation atone. La compétitivité de nos entreprises est sous pression, entre la montée des droits de douane américains et l’agressivité exportatrice chinoise.

« En conséquence, les investissements reculent, les défaillances se multiplient, l’emploi est menacé…

 

« Dans ce contexte, les forces politiques doivent prendre conscience que leur incapacité à trouver des compromis, augurant d’une censure et d’un budget à reconstruire de zéro, va créer une instabilité délétère. Et bloquer le pays, comme certains y encouragent, ne ferait qu’aggraver la situation.

« L’imprévisibilité est mauvaise pour l’économie, met à l’arrêt les projets, ralentit les commandes et crée l’attentisme. L’incertitude coûte cher aux finances publiques, elle pèse sur la croissance, ce qui amoindrit les recettes, elle inquiète les marchés financiers, ce qui fait grimper la charge de la dette.

« En 2025, les entreprises ont payé l’essentiel de la facture pour boucler le Budget. Pour 2026, elles n’ont plus les moyens d’être à nouveau ponctionnées pour parer à l’urgence. Le temps est venu du retour à la raison et des réformes de fond. « 

Pour le gouvernement Lecornu, la préparation du budget 2026 s’annonce comme un parcours tortueux semé d’embûches. Afin d’échapper à la censure du groupe socialistes, il pourrait être conduit à lâcher du lest en matière de fiscalité sur les contribuables les plus fortunés.

On parle de plus en plus d’un retour de l’ISF qui ne dirait pas son nom ou qui serait rebaptisé…

Quoi qu’il en soit, il faudra épargner « l’outil de travail », a assuré le nouveau Premier ministre, car « c’est des entreprises que dépend l’emploi ».

 

* Ex-président du Medef (2013/2018), Pdg de Radiall, Pierre Gattaz, cosigne avec trois autres dirigeants, Maxime Aiach, Xavier Fontanet et Michel de Rosen, « Gagnez plus, c’est maintenant ! » (185 pages – éditions Fayard – 2025) : 30 propositions pour retrouver la croissance, redonner de l’air aux entreprises et faire que le travail paye vraiment.