Intelligence artificielle : une révolution technologique qui fait débat (I)

La déferlante de l’intelligence artificielle générative (IAG) est un phénomène planétaire qui nous interpelle. On ne compte plus les colloques, sommets, séminaires, tribunes, prises de position, livres, rapports, guides, consacrés à l’IA. États et gouvernements annoncent des programmes et des mesures pour ne pas paraître « à la traîne » de cette révolution.  À Genève, du 7 au 10 juillet 2026, le sommet « AI for Good » a réuni 170 pays, à l’initiative de l’Organisation des Nations Unies qui appelle à une « gouvernance mondiale » de cette technologie, largement dominée par des géants de la Tech américains… Profitant de la période estivale, propice à la prise de recul, Consulendo vous propose une synthèse de différentes approches et points de vue sur un sujet dont on n’a pas fini de parler –  Première partie.

 

crédit image : Brian_Penny – Pixabay (image générée par une IA)

Toute innovation technologique suscite interrogations, débats, enthousiasme, inquiétude ou rejet.

Mais ce qui frappe d’emblée dans le déploiement de l’intelligence artificielle générative (IAG),  c’est la rapidité de son adoption, tant par le monde professionnel que par le grand public.

Le téléphone avait mis plus de 75 ans à se diffuser dans les profondeurs de la population. La télévision, une bonne trentaine d’années. La micro-informatique a demandé une vingtaine d’années depuis les premiers PC, et le téléphone portable une dizaine d’années…

Tandis que l’IAG a conquis – grâce à un savant marketing –  un large public en deux ans à peine!

L’intelligence artificielle (IA), à travers les algorithmes, les Big Data, le cloud, la reconnaissance vocale, les assistants virtuels, les robots conversationnels (chatbots), a été largement utilisée, depuis des années, dans la plupart des applications digitales, dans les moteurs de recherche, les outils de géolocalisation, les réseaux sociaux, etc. Mais elle était jusqu’à il y a peu moins mise en avant en tant que telle.

Avant que les initiales « IA » (AI en anglais) ne s’imposent largement, on parlait plutôt de « Machines Learning » (machines apprenantes) ou de « Deep Learning » (relire notre interview de Luc Julia) *. Précisons aussi qu’en anglais le mot « intelligence » n’a pas tout à fait la même acception qu’en français :  il signifie plutôt information stratégique (cf. Intelligence Service) alors qu’en français nous associons l’intelligence au fonctionnement mental, au processus complexe d’élaboration de la pensée rationnelle, qui constitue le propre de l’Homme : Cogito Ergo Sum (« Je pense, donc je suis »). Les machines n’ont pas de Cogito!  Or on observe aujourd’hui une sorte d’ « anthropomorphisation » de l’IA, certains prêtant à cette technologie des pouvoirs magiques capables de résoudre tous les problèmes de l’humanité!
*Voir aussi notre rubrique « Retour sur » à propos du dernier livre de Luc Julia.

 

L’IA générative, générale ou spécialisée, constitue une nouvelle avancée technologique largement médiatisée par ses fournisseurs. Elle pourrait, selon les plus enthousiastes, apporter à l’humanité un nouvel Eldorado… Ou alors, selon les plus inquiets, de nouvelles formes de servitude.

Enthousiasme. Les gouvernements comme les milieux d’affaires ont d’emblée applaudi ce développement technologique ne voyant que des avantages au déploiement à marche forcée de l’IA dans leur secteur : performance accrue, gains de productivité, rapidité, efficacité, création de valeur, polyvalence, gain de temps…

Le discours laudatif, alimenté par les géants de la Tech de la Silicon Valley qui dominent le secteur, promet que l’IA va transformer nos vies, nous permettre de vivre en meilleure santé et plus longtemps ( jusqu’à 150 voire 200 ans ! selon le docteur Laurent Alexandre, un des chantres médiatiques de l’IA).

Alertes et attentes

De leur côté, des syndicalistes, des intellectuels, des artistes, des associations, se montrent plus critiques et mettent en garde contre les dangers d’un déploiement massif et incontrôlé de l’IA.

Comme en témoignent plusieurs livres récents, des prises de position, des pétitions… (voir infra)

Avec le spectre de plans sociaux se profilant à l’horizon, nourrissant la crainte d’un « grand remplacement » de l’humain, les syndicats de salariés demandent des garanties.

Parmi les motifs d’inquiétude et de crispation, les anticipations de destructions massives d’emplois de « cols blancs », dans les métiers d’études, du conseil, dans la presse, l’édition, la communication, la banque, l’assurance, la finance, les interprètes-traducteurs …

Des chiffres circulent, variant considérablement dans l’évaluation du « sabrage » potentiel.

L’histoire montre que l’automatisation de la « force de travail » n’est pas près de s’arrêter : hier, la force physique, remplacée par les machines et les robots, aujourd’hui la force intellectuelle et créative…

Lors d’un colloque sur l’avenir du travail à l’ère de l’IA, organisé par le Medef, la REF Numérique, en mars 2026, Nicolas Blanc, secrétaire national du syndicat des cadres CFE-CGC a appelé à la mise en place de chartes de confiance dans les entreprises afin d’adapter, dans la concertation, les outils IA à la réalité des fonctions et des métiers, et de garantir « l’autonomie des collaborateurs », face au risque d’un « management algorithmique »…

Le président du Medef, Patrick Martin, a exhorté les partenaires sociaux à se saisir d’urgence de ce sujet stratégique, afin de bâtir une « ambition commune ».

Bernard Cohen-Hadad, à l’occasion d’une rencontre avec l’AJPME (crédit photo : Laure Bergala)

De son côté, Bernard Cohen-Hadad, président de la CPME-Les Entrepreneurs Paris-IDF, et du Think-tank Etienne Marcel, appelle à mettre l’IA « au service de l’humain » dans les entreprises, en jouant « la carte de la transparence et du dialogue social » :

« Expliquons les raisons de l’arrivée de l’IA dans l’entreprise, partageons sa mise en place, insistons sur l’amélioration de la qualité de vie au travail, accompagnons les salariés dans les formations et garantissons le droit à la déconnexion. Le dialogue social dans les TPE-PME est l’antidote à la peur du changement! »

 

Pillage. Les artistes, créatifs, écrivains et journalistes dénoncent le « pillage » à grande échelle de leurs œuvres par les centres d’entraînement chargés de « nourrir » les application de l’IA générative.

On se souvient de la grève de cinq mois, en 2023, menée par les scénaristes d’Hollywood refusant d’être remplacés par des IA…

Et voici aussi, signe des temps, que le  Pape Léon XIV consacre sa première Encyclique, Magnifica Humanitas, publiée en mai 2026,  à ce sujet, de prime abord technique, pour mettre en garde contre les dangers de la construction d’une nouvelle « Tour de Babel ». Il appelle à faire de « la dignité de la personne humaine, la référence centrale pour orienter le progrès technique. »

Le souverain pontife, de culture américaine, reconnaît la valeur du développement technologique, « expression de la créativité humaine », et les avantages que peut apporter l’IA, mais il pointe aussi les risques de domination, si celle-ci n’intègre pas des considérations éthiques et anthropologiques…

(Nous reviendrons plus longuement sur ce texte important dans la seconde partie à paraître de notre dossier)

Réquisitoires

crédit : éditions Grasset

Parmi les livres critiques récemment parus, citons le dernier ouvrage de Bruno Patino (président de la chaîne Arte), « Le temps de l’obsolescence humaine » (éditions Grasset) : « Les outils et les algorithmes nous encadrent, nous guident, choisissent à notre place. Répondent aux questions que nous ne nous posions pas. Jouent avec nous. Se jouent de nous. Nos cerveaux sont saturés de dopamine, ne connaissant ni vide, ni repos. (…) Peut-être devenons-nous des mines à ciel ouvert, aspirés et malmenés par le monde de la donnée, au cœur du d’une réalité qui semble elle-même s’effacer ?  (…) Sommes-nous entrés dans une nouvelle civilisation, à la croisée du sommeil perdu, de l’hypnose et de la soumission ? Ou bien vivons-nous la dernière heure de l’homo sapiens ? «  Interroge Bruno Patino qui redoute « la mort de l’humanisme et la fin de l’universalisme », et appelle à inventer « un nouvel humanisme pour l’ère numérique ».

crédit : éditions de L’Observatoire

L’avocat et romancier Abel Quentin, dans son livre « Sanctuaires » (éditions de l’Observatoire), n’hésite pas pour sa part à qualifier « l’invasion de l’IA générative » de « régression civilisationnelle » et de « suicide écologique » : « Mon livre invite au refus de l‘autoritarisme de la tech qui assène que nous n’avons pas le choix. Il n’a pas d’autre but que d’empêcher un délibération collective » (sur l’IA), explique-t-il notamment dans une interview donnée à l’hebdomadaire La Tribune Dimanche.

Abel Quentin refuse le fatalisme de ceux qui pensent qu’on ne peut pas s’opposer à la marche du progrès technique, au motif que « la technologie a toujours procédé par inondation, et emporte tout sur son passage… »  Au contraire, il pense que l’on peut résister, à l’exemple des « collectifs américains qui se battent contre l’installation de centres de données », ou en citant l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans, preuves de « retournements rapides et spectaculaires » dans la société civile.

 

crédit : éditions Desclée de Brouwer

Dans son livre « La vie machinale, Pourquoi et comment résister à l’IA ? » (éditions Desclée de Brouwer), Gaultier Bès développe lui aussi une critique radicale : « De l’aveu même des magnats de la Silicon Valley, Bill Gates, Elon Musk ou Sam Altman, personne ne sait où l’on va. Mais on y va toujours plus vite !

Mon livre est le cri d’alerte d’un simple citoyen, professeur, père de famille, non seulement contre les dérives, mais contre les principes – post-humains – des IA génératives. J’essaie de montrer en quoi la généralisation des IA serait un désastre écologique, économique, social, politique et existentiel. (…) Nous sommes quelques-uns à penser que l’IA n’est pas un progrès, mais une terrible régression, qu’on est déjà allés trop loin dans l’artificialisation du monde et qu’il n’y a aucune raison de se laisser faire. » (extraits d’une interview donnée au Figaro).

crédit : éditions Le Passeur

 

« La machine va plus vite que les humains… »

Autre livre critique venant cette fois-ci d’un expert des technologies « digitales », Gilles Babinet, entrepreneur, coprésident du Conseil national du numérique, des Cafés I.A., Digital Champion auprès de la Commission européenne. Le voici, en quelque sorte, à contre-emploi avec son dernier essai qui interroge :  « Le Péril IA, devenir des machines ou rester vivants » ?  (éditions Le Passeur) :

« Longtemps, je me suis situé dans le camp des techno-optimistes. (…)  Je n’ai a priori rien contre la technologie; j’ai travaillé pour son développement et avec elle toute ma vie professionnelle. J’ai de surcroît longtemps été convaincu qu’Internet serait un facteur d’émancipation incomparable à toute autre technologie. Et à certains égards, cela a été et est encore le cas. (…) Et Internet a été un facteur de diffusion de la connaissance comme nul autre : les techniques sont plus rapidement adoptées, nos économies sont devenues plus efficaces, etc… Mais rares étaient ceux qui auraient alors pu énoncer qu’Internet serait source de graves menaces pour la démocratie, qu’il serait un facteur de concentration sans pareil des richesses (…), qu’il créerait d’importants enjeux de santé mentale, de cognition (ces deux derniers points à différencier l’un de l’autre), de cybersécurité (…)  La soudaineté des technologies d’IA doit nous pousser à être exigeants tout aussi bien sur le plan cognitif, social, économique, géopolitique et bien sûr anthropologique. Car finalement, si l’accélération est une fin en soi, il faut avoir à l’esprit que la machine va plus vite que nous, humains. (…)  Peut-on continuer à être techno-optimiste ? Il faut avoir à l’esprit que peu de technologies donnent autant de pouvoir à ceux qui la contrôlent. (…)  Nous sommes confrontés à un choix décisif : poursuivre dans cette redoutable trajectoire d’assimilation à la machine, ou renouer d’urgence avec la part symbolique qui a porté l’humanité durant des siècles, pour en faire le socle d’un nouvel humanisme. » (…)

 

Boycott. Publiée le 18 juin par l’influent quotidien Le Monde, une pétition signée par le sénateur communiste Alexandre Basquin, des écrivains comme Annie Ernaux, des artistes comme Enki Bilal, des personnalités, comme l’ancienne ministre de la culture , Françoise Nyssen ou le philosophe libertarien Gaspard Koenig…, appelle au « boycott des intelligences artificielles génératives ‘grand public' » :

Les signataires déclarent « refuser le projet inhumain d’un dialogue ininterrompu avec les machines. Nous condamnons un projet de société fondé sur la marginalisation de l’être humain et la destruction de notre milieu de vie. (…) Nous croyons qu’il est urgent d’arbitrer entre les intelligences artificielles vouées à détruire les conditions d’une société libre et conviviale, et celles qui sont susceptibles, dans un cadre régulé, d’être au service des intérêts humains. D’utiliser notre puissance de calcul à bon escient, plutôt que de bâtir des futurs obsolètes. » (À cet égard, les signataires disent accepter les applications spécialisées de l’IA dans la recherche médicale). Les signataires adressent au moins trois grands reproches aux IAG.  – Destruction de l’environnement : « L’empreinte carbone du secteur s’aggrave de façon alarmante, les milliards d’euros investis dans la construction de data centers  (vont entraîner une) captation de l’électricité verte au détriment d’autres secteurs »; aggravation des tensions sur les métaux rares et les ressources en eau,.. – Impacts sociaux & RH : « Les robots conversationnels menacent de remplacer l’interlocuteur et de prendre en charge l’élaboration de la pensée. Cette industrie vide de leur sens des millions d’emplois, menace d’en détruire des millions d’autres. Elle se nourrit de l’exploitation de travailleurs du clic, à Madagascar ou au Venezuela, soumis à des cadences infernales pour entraîner les modèles. » – Impacts humains et éducatifs : « Utilisés de façon intensive par la jeunesse, les robots affaibliront ses capacités cognitives et créeront de redoutables dépendances émotionnelles (…)  Les plus fragiles seront les premières victimes. Le précédent du marché de l’attention, programmé pour manipuler nos circuits neuronaux, peut nous servir d’avertissement. »(…)

 

La quête d’une IA européenne plus ouverte et inclusive

Europe – crédit image : Vilcasss – Pixabay

Face à l’hégémonie des géants américains de la Tech, notamment les fameux « Gafam« *, la France et l’Europe souhaitent réduire leur dépendance et prennent des initiatives pour construire une IA « souveraine » respectueuse des valeurs et la culture européennes.

* Google DeepMind & Alphabets, Amazon AWS, Apple Intelligence, Microsoft Azure AI, Meta AI, auxquels se sont ajoutés notamment OpenAI (Chatgpt), Anthropic (Claude) XAI (Elon Musk), Peplexity AI et Palantir Technologies spécialisé dans la sécurité…

Paris a l’avantage de pouvoir s’appuyer sur des champions comme Mistral AI, ou encore OVHcloud, créé en 1999 et spécialisé dans les services d’hébergement et de cloud.

« Licorne » française valorisée 12 milliards d’euros, Mistral AI, créé en 2023, vise le milliard d’euros de chiffre d’affaires (CA) dès cette année, avec un millier de collaborateurs.  Son CA est réalisé à 75% en Europe et donc en France, avec des clients privés et publics, tels que la Dinum (Direction interministérielle du numérique), la Caisse des dépôts, France Travail, CMA-CGM, Stellantis, Total Energies, BNPParibas…

La France a annoncé un plan d’investissements privés de 109 milliards d’euros dans l’IA d’ici 2031, avec notamment la construction de centres de données (une trentaine au total de Data Centers, à comparer aux plus de 2000 implantés aux USA!).

Parmi les investisseurs, figurent notamment les Émirats arabes unis (50 milliards d’euros), le fonds canadien Brookfield (20 milliards d’euros) et l’entreprise britannique Fluidstack (10 milliards d’euros) .

Accusée de réguler plus que d’innover,  l’Union européenne (UE) a lancé une « Stratégie européenne sur l’IA », qui  prévoit notamment, dans le cadre d’un partenariat Public-Privé, la promotion de l’IA dans des secteurs stratégiques ; des investissements dans les capacités de calcul; une simplification de la réglementation de l’UE et l’accélération  d’un marché unique en matière de financements (création d’une Union des marchés de capitaux).

Présentée par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, en octobre 2025, cette stratégie s’appuie sur le programme InvestAI, et prévoit 200 milliards d’euros d’investissements dans l’IA, incluant un fonds européen (20 Md€) pour financer des giga-fabriques d’IA.

200 milliards d’euros à comparer aux 500 milliards de dollars d’investissements dans de nouvelles infrastructures d’IA annoncés par les États-Unis en 2025, autour du projet Stargate

 

« Pour une IA durable au service de l’intérêt général »

La France a aussi chois de s’appuyer sur l’Inde, un pays aux 500 millions d’ingénieurs et au potentiel économique et technologique immense, afin de développer des systèmes d’IA « au service de l’intérêt général, ouverts et inclusifs ».

Après un premier sommet conjoint qui s’est tenu à Paris du 6 au 11 février 2025, et a réuni une centaine de pays (hors USA et UK qui n’ont pas participé), le président Emmanuel Macron s’est rendu le 19 février 2026 à New Dehli, pour prendre part, au côté du Premier ministre indien Narendra Modi, à un second sommet international plaidant pour une « IA accessible à tous, ouvrant des perspectives de croissance durable, pour le bien-être des populations. »

En ligne avec les engagements pris à Paris en 2025, visant à « renforcer la diversité de l’écosystème de l’IA (via) une approche inclusive ouverte et multipartite qui permettra à l’IA d’être éthique, sûre, sécurisée, digne de confiance et axée sur les droits de l’Homme. »

Dans son discours, Emmanuel Macron a reconnu que la compétition mondiale autour de l’IA était devenue un champ de bataille stratégique, une course à la puissance où « les géants de la Tech devenaient toujours plus gros »... Mais il a estimé que leur hégémonie n’était pas une fatalité.

Conjuguer technologie et humanité. Pour le président français, il faut accélérer l’innovation, « mais on veut, par cette innovation aussi, porter le modèle de société dans lequel on croit. Un modèle pluriel, ouvert, généreux, libre, équitable, qui prenne en compte la question du climat (…) La course à l’argent est importante, et nous ne pouvons pas l’ignorer. Mais les résultats et la vraie création de valeur pour nos populations le sont encore plus. Le futur de l’IA sera construit par ceux qui combinent innovation et responsabilité, technologie avec humanité. »

En matière de recherche et de coopération industrielle entre les pays, Emmanuel Macron plaide pour une  « troisième voie pour l’IA » : celle d’une « coopération ouverte, là où les derniers jours l’ont encore montré, la tentation de refermer les modèles d’intelligence artificielle, en tout cas, d’en faire des instruments de puissance, de cesser les coopérations, cette tentation s’accroît. »

L’Europe peut-elle sortir de sa dépendance aux géants de la Tech américains et asiatiques ?

crédit image : Jetal_Producoes – Pixabay (image générée par une IA)

Un récent rapport du Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique (Cianum), souligne les nombreux points de dépendance technologique de l’Europe à l’égard des grands opérateurs étrangers. Inquiétant :

  • 92% des infrastructures Cloud utilisées par les administrations de l’Union européenne (UE)sont  hébergées par trois opérateurs américains : Amazon Web Services – AWS, Microsoft Azure et Google Cloud Platform.
  • 83% des achats de logiciels utilisés en Europe le sont auprès de fournisseurs américains ;
    les protocoles et standards sont influencés dans leur définition et leur adoption par des acteurs américains. (Selon le Cigref, la perte de valeur pour l’Europe au profit des fournisseurs américains s’élèverait à 264 milliards d’euros par an!)
  • Les données et modèles d’IA avec des grands modèles de langage (GPT, Claude, Gemini…) sont principalement développés aux États-Unis.
  • En matière d’infrastructures, d’équipements et de matériels (centres de données, câbles sous-marins, semi-conducteurs, GPU…) l’Europe reste très dépendante des  États-Unis (Nvidia, Intel, Qualcomm) et de l’Asie (TSMC, Samsung); et aussi en matière de terres rares et de minerais stratégiques dont l’extraction et le raffinage sont concentrés à plus de 80% en Chine.

Cette dépendance est source de vulnérabilités et de risques majeurs:

  • Espionnage, cyberattaques, risques juridiques par l’application extraterritoriale du droit américain ou chinois) ;
  • Risques politiques : lobbying des géants du numérique dans l’élaboration des politiques publiques; pratiques anticoncurrentielles; affaiblissement de la démocratie;
  • Risques économiques (hausses unilatérales de tarifs) et géopolitiques (restriction d’accès aux services technologiques, embargos…).

 

« Dans deux ans, il sera trop tard… »

Le 12 mai 2026, Arthur Mensch, cofondateur et DG de Mistral AI, a témoigné devant la commission d’enquête parlementaire sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique (extraits) :

Arthur Mensch, DG de Mistral AI, photographié lors du Printemps des Territoires 2026 – crédit : Consulendo

« Il ne faut surtout pas distinguer la question du cloud du reste de l’IA. (…) Les Américains, qui nous ont
devancés sur le cloud, fournissent toute l’industrie européenne et bien sûr l’État français. Non
seulement leur poids est de plus en plus important, mais leur part de marché dans le secteur du
cloud et de l’intelligence artificielle augmente, tandis que celle des acteurs non américains a
plutôt tendance à se compresser. (…)  S’agissant de l’intelligence artificielle, la tendance pourrait s’inverser, comme nous commençons d’ailleurs à l’observer – si l’on en juge par nos clients, par nos revenus et par notre croissance.  Cependant, même si on règle le problème de la demande, celui de l’offre demeure. Une fois que celle-ci est monopolisée par des acteurs américains, il ne nous reste plus rien (…) Il faut donc investir, dès aujourd’hui – dans deux ans, il sera trop tard –, des centaines de milliards de dollars, ce qui suppose que les acteurs et les États européens nous permettent d’avoir une forte visibilité sur le marché et la demande, ce qui n’est pas le cas actuellement. Une prise de conscience de cette urgence est nécessaire. Malheureusement, je ne vois pas comment elle pourrait intervenir (….)  L’objectif de Mistral est d’atteindre une puissance de calcul d’1 gigawatt d’ici à 2029, ce qui est encore insuffisant. (…)  Faute de fonds de pension, en France par exemple, nous devons nous tourner vers des investisseurs étrangers : sur les marchés de capitaux en Europe, personne n’est en mesure d’apporter ce type d’investissements. (…)

Il faut construire des infrastructures car 80 % des services numériques européens sont
importés des hyperscalers. La France et l’Europe doivent avoir pour objectif de réduire cette
part. (Les hyperscalers sont des Data Centers à grande échelle spécialisés dans la fourniture de grandes quantités de puissance de calcul et de capacité de stockage aux clients du monde entier – NDLR) (…)

Nous devons construire des Data Centers sur notre territoire, sinon d’autres problèmes
se poseront. Plus nous les construirons nous-mêmes, plus nous aurons voix au chapitre en ce qui concerne les externalités. » (…)

Nous ne devons pas nous dire qu’on a perdu la bataille du cloud. Au contraire, il faut remonter ; et
pour cela, il faut passer par la valeur ajoutée importante, celle qui fait la croissance :
l’intelligence artificielle. À partir de là, tout le reste du cloud peut suivre. Il faut concentrer les
efforts là où l’on est fort. Il se trouve que nous avons la chance d’être relativement forts en
intelligence artificielle et d’avoir de la capacité électrique. Si l’on combine les deux, on peut
retrouver une part de marché soutenable. Il faut absolument le faire ; sinon, nous allons devenir
un État vassal. » (…) J’indique une piste d’amélioration : il faudrait que la demande publique soit recyclée
pour faire de la R&D sur le territoire européen – cela vaut aussi bien pour la défense que pour
les autres secteurs publics. C’est nécessaire, il faut une prise de conscience politique sur ce
point. C’est d’ailleurs ce que les Américains font avec succès depuis les années 1940. » (…)

***

 

La commande privée et publique, levier de souveraineté technologique

 

Comme l’a rappelé la ministre déléguée chargée de l’IA et du numérique, Anne le Hénanff, lors du colloque organisé par le Medef en mars 2026, c’est par leurs achats que l’État et les entreprises peuvent soutenir une offre française et européenne « souveraine » : la commande de matériels et services numériques des entreprises privées représente un marché de 47 milliards d’euros en France et la commande publique, près de 5 milliards d’euros… « La commande publique est un véritable outil de soutien à l’innovation, à la souveraineté et à la sécurité! »

Ainsi, à l’occasion du Printemps des Territoires, le 21 mai 2026, la Banque des Territoires (filiale de la Caisse des dépôts) a lancé le programme Territoires d’IA, visant à accélérer d’ici 2030, le déploiement d’une « intelligence artificielle souveraine » dans les collectivités locales et leurs services publics.
Afin « de passer des premières expérimentations à des usages concrets, utiles et déployables (sic) à grande échelle dans les territoires ». Trois premiers cas d’usage concernant l’accès aux services publics ou l’entretien des infrastructures publiques, vont être mis en œuvre dans les prochaines semaines.

Olivier Sichel, directeur général de la Caisse des Dépôts, et Arthur Mensch, cofondateur de Mistral AI, lors du Printemps des Territoires 2026 à Paris – crédit : Consulendo

Cette annonce a été faite par Antoine Saintoyant, directeur de la Banque des Territoires, Olivier Sichel, directeur général de la CDC, en présence d’Arthur Mensch, DG de Mistral AI, et de David Amiel, ministre de l’action et des comptes publics.

Le programme Territoires d’IA s’appuiera sur une « IA Factory » développée en partenariat avec Mistral AI, chargée de « concevoir, tester et partager des solutions réplicables, co-construites avec des collectivités pilotes » : une quinzaine de « cas d’usage » avec IA sont envisagés, dont trois seront déployés prochainement. Par exemple, grâce à l’IA, détecter automatiquement les dégradations dans la voirie pour prioriser les travaux et anticiper l’entretien du réseau; ou encore des assistants IA accompagneront les secrétaires de mairies rurales au quotidien, en automatisant la veille juridique et en facilitant l’accès aux aides et informations utiles.

Pour sa part, le ministre de l’action et des comptes publics, David Amiel, a présenté le 16 juin 2026, un plan de déploiement de l’intelligence artificielle (IA) dans l’État : « Une IA d’intérêt général au service des agents publics, des citoyens et de notre souveraineté numérique. »

Le recours à des « solutions d’IA sécurisées et souveraines* doit faire gagner du temps aux agents de l’État » dans des tâches de rédaction, de transcription, de recherche documentaire ou de saisie, et aussi « améliorer la qualité du service rendu », en simplifiant les démarches, et en accélérant le traitement des demandes des usagers…

*Parmi ces solutions « tricolores » mises en œuvre : « L’Assistant« , outil conversationnel souverain, développé par la Dinum avec Mistral AI sur infrastructure Outscale SecNumCloud; « Transcripts« , outil de prise de note et de retranscription audio automatique ; « DiplolA« , solution de traduction souveraine couvrant 64 langues, développée par le ministère de l’Europe et des affaires étrangères; « Visio », visioconférence de l’État avec génération automatique de comptes rendus via la technologie française PyannoteAI.

 

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# À paraître prochainement, la seconde partie de notre dossier : IA, enjeux sociétaux et de civilisation