Intelligence artificielle (II) – Révolution High-Tech ou changement de civilisation ?

DOSSIER SPÉCIAL ÉTÉ 2026 (II) / La première partie de notre dossier sur l’IA analysait les principaux enjeux économiques et sociaux de l’intelligence artificielle. Notamment la vulnérabilité de la France et de l’Europe, en raison de leur forte dépendance aux fournisseurs d’IA extérieurs, essentiellement les géants de la Tech américains et asiatiques. Le second volet de notre dossier questionne la dimension sociétale et éthique des technologies IA. Contrairement à une opinion courante, l’IA n’est pas un « outil » neutre, certes très sophistiqué et surpuissant : l’intelligence artificielle porte en elle une vision de l’Homme et de la Société. Une révolution technologique qui annonce un changement de civilisation? En tout cas, des transformations majeures qui requièrent notre vigilance et notre discernement.

 

crédit image : Gerd Altmann – Pixabay

Bienvenue dans la vie artificielle!

Au vingtième siècle, l’électricité, le téléphone, la radio, le cinéma, la télévision, ont façonné le quotidien des gens.

Nous vivons désormais dans une société structurée par le tout-numérique. Avec ses multiples applications dans tous les domaines de l’existence, professionnels et privés.

Derrière la numérisation des process, des connexions, des mises en relation, interactions, transactions… il y a des algorithmes et de plus en plus d’intelligence artificielle.

La plupart d’entre nous n’en connaissent pas les circuits et les arcanes complexes : qu’y a-t-il à l’intérieur de la « boite noire » numérique qui pilote les services les plus communs que nous utilisons « machinalement », lorsqu’on retire de l’argent, commande un produit en ligne, achète un billet de train ou d’avion, envoie un SMS, « scrolle » sur des sites, réagit sur un réseau social, cherche une information ou un avis, etc.?

À travers les processus de numérisation, automatisation, robotisation, dématérialisation, c’est une « artificialisation » de notre vie quotidienne que nous vivons, plus ou moins consciemment.

Avec l’IA générative (IAG), l’hybridation homme-machine franchit un nouveau palier sociétal.

Le plus troublant, c’est que la masse des gens finit par s’accoutumer à l’utilisation de ces prothèses technologiques omniprésentes, comme si cela « allait de soi ».

Certes, celles-ci présentent des avantages indéniables. Mais génèrent aussi des inconvénients, des effets pervers, des dérives, des abus, des addictions nouvelles…

Il ne s’agit pas de rejeter en bloc les multiples applications et interfaces innovantes qu’apportent la révolution numérique et l’intelligence artificielle (ce qui serait pour le moins paradoxal de le faire via le support d’un site Internet!).

Mais, face aux injonctions technicistes de la modernité (« On n’arrête pas le progrès ! »),  il est tout à fait légitime de vouloir garder notre libre arbitre,  d’aspirer à une « diététique » de la connexion, à une forme de  sobriété digitale éclairée et vigilante.

Promesse. La société du tout-numérique, avec ses multiples interfaces omniprésentes au quotidien, nous promet de nous faciliter et de nous simplifier la vie.

Mais ne sommes-nous pas là en présence d’un pacte faustien? 

Quelles sont les contreparties de ces nouveaux usages numériques? Ne nous enferment-ils pas dans de nouvelles servitudes?

Les bénéfices immédiats que nous en tirons ne se font-ils pas au prix fort de notre asservissement aux machines, fussent-elles « pensantes »?

Au prix de la perte de notre libre-arbitre?

Avec le déploiement de l’intelligence artificielle générative (IAG), l’humanité ne vient-elle pas d’ouvrir une nouvelle « boîte de Pandore » ? En référence à ce mystérieux récipient qu’ouvrit Pandore dans l’Antiquité, libérant tous les maux et catastrophes déferlant sur le monde !

On se souvient qu’ aux Etats-Unis, y compris parmi les acteurs de la Silicon Valley, des voix se sont élevées demandant un moratoire sur le développement de l’IA, afin de se prémunir du risque de perte de contrôle sur ces technologies de pointe et d’asservissement des humains par des « intelligences supérieures » qui prendraient le pouvoir…

Laurent Stalla-Bourdillon, théologien, prêtre, enseignant au Collège des Bernardins – Crédit photo : DR

« La technologie ‘gagne du terrain’ plus vite que les institutions humaines ne parviennent à s’adapter. (…)  Quelle est la place de l’homme dans un monde désormais habité à la fois par des êtres vivants et par des machines ‘intelligentes’ ? » interroge à juste titre Laurent Stalla-Bourdillon, théologien, prêtre et enseignant, directeur du Service pour les professionnels de l’information (SPI).

 

 

La tentation de l’anthropomorphisme

Le déploiement rapide de l’IAG, la multiplication de robots humanoïdes, d’interfaces et d’avatars sophistiqués, nous mettent en présence de simulacres du réel tout à fait « crédibles », impressionnants, reproduisant la parole, la pensée, le mouvement corporel, des gestes et attitudes communs à notre humaine condition…

Luc Julia, lors de la REF Numérique, en mars 2026 à Paris. Crédit photo : Consulendo

Comme le résume très bien Luc Julia, docteur en informatique et spécialiste international en IA*, le problème vient du phénomène d’« anthropomorphisation » de l’intelligence artificielle générative (IAG) qui a accompagné sa diffusion rapide auprès du grand public, phénomène nourri par l’intense marketing des opérateurs High-Tech :

« Les gens parlent aux  IA comme à un copain ou comme à un psy »!

« On prend les IA pour des génies, tout simplement parce qu’elles ont emmagasiné une masse de données et ont des capacités de calcul mathématique supérieures à un humain… »

*Luc Julia est l’auteur de « IA génératives, pas créatives – L’intelligence artificielle n’existe (toujours) pas » (Le Cherche Midi éditeur – 2025) – Edition originale en anglais : « The AI Illusion: Why Machines Aren’t Creative » .

IA mon amour

« Grâce à un langage ‘ naturel’ et empathique, les IA donnent l’impression d’une présence humaine capable d’écouter, rassurer et accompagner émotionnellement les utilisateurs », décrypte le Crédoc dans une pertinente étude publiée en juin 2026.

Le Crédoc recense 23 % des moins de 40 ans qui recourent à une IA comme « soutien psychologique  », « ami » ou « amoureux  »! Pourtant, explique l’étude, les utilisateurs d’IA « émotionnelle » ont une vie sociale plus active que la moyenne… Mais l’IA ne comble pas toujours leur sentiment de solitude ou de mal-être : 40 % des utilisateurs d’IA relationnelle déclarent se sentir « toujours ou souvent seuls » (contre 18 % du reste de la population).

crédit image : Gerd Altmann – Pixabay (image générée par une IA)

« Les IA relationnelles sont perçues « comme un espace rassurant où l’on peut parler librement sans crainte d’être jugé malgré le caractère pourtant commercial des plateformes qui exploitent les données des usagers. » ( étude du Crédoc – juin 2026)

 

Pourquoi se confier à une IA émotionnelle  plutôt qu’à un proche ? Parmi les raisons les plus souvent citées, « la disponibilité totale (de l’IA) et la rapidité de réponse »… Dès lors, interrogent les auteur de l’étude du Crédoc, « que deviendra le regard que l’on portera sur un «  vrai » ami s’il n’est pas très réactif (….), si il ou elle n’arrive pas à nous donner un avis tranché ? »

En s’habituant à des interlocuteurs « artificiels » toujours disponibles, réactifs et sans contradiction,  comment se vivront les relations interpersonnelles avec la « vraie vie », dans le couple, en famille, avec des amis, des collègues de travail  ?  Comment s’effectuera le long « apprentissage du compromis » pour vivre avec les autres ?

Le théologien Laurent Stalla-Bourdillon, met en garde: « La parole synthétique des agents conversationnels peut informer, mais elle ne saurait jamais conseiller avec sagesse, car elle ne procède d’aucune bonté. (…) Robots conversationnels, avatars interactifs, compagnons ‘émotionnels’ favorisent l’illusion d’une relation réciproque là où il n’y a ni âme, ni liberté, mais seulement un calcul sophistiqué. »

Autre grave danger souligné par l’étude du Crédoc : des cas malheureux de suicides liés à des usages intensifs de « l’IA émotionnelle » ont déjà conduit la puissance publique à imposer à ces interfaces de systématiquement renvoyer leurs utilisateurs sur des médecins, ou des lignes d’écoute en cas de conversations faisant apparaître avec des signes de mal-être.

Le futur filon de « l’économie de l’attachement ». Le Crédoc anticipe aussi une autre évolution socio-économique lourde de conséquences : « Le prochain graal de l’industrie du numérique pourrait être de positionner (leur IA) comme le compagnon principal des individus, de s’appuyer sur une relation d’attachement, pour les aiguiller ensuite sur des produits et services. De l’économie de l’attention on passerait alors à une économie de l’attachement. Les entreprises qui se positionnent sur ces nouveaux outils sont en effet des structures avec des buts mercantiles. « 

« Le risque n’est pas tant qu’une personne croie parler à une autre personne, mais qu’elle perde le désir de rechercher véritablement l’autre… »

(Encyclique Magnifica Humanitas – 2026)

 

La promesse d’un humain « augmenté »

crédit image : Imjey – (image générée par une IA)

Depuis la Silicon Valley, en Californie, au sud-est de San Francisco, creuset de la plupart des innovations High-Tech contemporaines – de la microinformatique à l’IA -, s’est diffusée une vision quasi messianique d’un Homme nouveau, un Homme « augmenté » grâce aux technologies numériques, échappant à sa condition de mortel, débarrassé de la peine, conquérant des savoirs et des galaxies lointaines, accédant à l’immortalité…

Ces ingénieurs de l’humain s’appuient en définitive sur une vision « mécaniciste » de l’Homme, perçu comme une machine, comme un assemblage d’organes et de circuits neuronaux, que l’on peut « customiser » à l’infini. Les ordinateurs et l’IA sont pour eux le meilleur moyen de reproduire, ou plutôt de « upgrader » l’humain dans une forme encore plus perfectionnée que de nature.

La Silicon Valley a donné naissance à la plupart des géants de la High-Tech américains, les fameux « Gafam », dont la valorisation financière a atteint des sommets inégalés, conférant à ces oligarques des IT et de l’IA une puissance supérieure à celle des États!

L’hybridation humain-IA ne fait que commencer pour le « meilleur des mondes »! Bientôt chacun pourra télécharger sa conscience sur un disque dur ou dans le Cloud, pour la préserver ainsi de la sénescence… Neuralink, l’entreprise créée par le magnat Elon Musk, promeut l’implantation de microprocesseurs dans le cerveau afin de pouvoir s’interconnecter avec des IA et accroître ses capacités cognitives, ou corriger certaines lésions…

Quand la réalité dépasse la science-fiction… Il n’est pas étonnant que le courant « transhumaniste » ait trouvé parmi les acteurs de la Silicon Valley de nombreux adeptes.

Et, en effet, la philosophie des magnats de la High-Tech soutient que la technologie n’a pas de limites : tout ce que l’intelligence humaine ou artificielle est capable de concevoir, se réalisera!

« Une vision inquiétante de l’humain »

Pour le théologien Laurent Stalla-Bourdillon, « une partie de l’’industrie IA’ affiche un triomphalisme technologique assumé : la pensée humaine y est vue comme une inefficacité à corriger (…) Derrière le vocabulaire séduisant de l’innovation se profile une vision inquiétante de l’humain réduit à un ensemble de fonctions calculables, optimisables ou remplaçables ». 

« Les technologies d’IA (…) brouillent la frontière entre personne et artefact.  (…) « Certains discours de la Silicon Valley décrivent un être pris dans un continuum techno biologique, auquel des systèmes plus performants pourraient – ou devraient – se substituer. Le monde est alors gouverné par des infrastructures techniques qui considèrent la vulnérabilité, la lenteur et la liberté humaines comme des défauts à corriger… »

Éloge de la limite. A ce propos, l’encyclique du Pape Léon XIV consacrée à l’IA (voir infra), procède à une critique de cette conception transhumaniste qui idéalise la toute-puissance de la technologie pour suppléer aux faiblesses et limites inhérentes à la condition humaine. L’encyclique « oppose une vision dans laquelle la limite n’est pas un défaut à éliminer, mais une dimension constitutive de la personne : L’être humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite (…) la fragilité et la vulnérabilité (étant) des lieux où mûrissent la relation, la bienveillance et l’ouverture à l’autre. »

« Même lorsque les machines excellent en efficacité, le centre de l’histoire reste un visage humain qui demande à être regardé », affirme le texte de l’encyclique.

Pour sa part, le philosophe libertarien, Gaspard Koenig, signataire d’une tribune d’intellectuels publiée en juin par Le Monde,  appelant au boycott des intelligences artificielles génératives, interroge la promesse d’un « homme augmenté » grâce à l’usage intensif des IA. Dans sa chronique publiée en 2025 dans le quotidien Les Echos, il citait à l’appui de son analyse une étude du MIT, mettant en évidence « l’affaiblissement des capacités cognitives chez les personnes qui s’en remettent   aux IA et ne font plus l’effort de penser par elles-mêmes : À rebours des promesses d »homme augmenté’, la technologie est en passe de créer un homme diminué en l’espace d’une génération . Tout l’inverse du progrès tant revendiqué. (…) A quoi ressemblera cet homme diminué? (…) Un être ratatiné et précautionneux en quête de petits plaisirs (…) L’IA générative (…) produit de la médiocrité de manière industrielle »...

 

Créations, arts & culture … sans auteurs?

Les créateurs, artistes, intellectuels sont-ils condamnés à être les « luddistes » du 21ème siècle ? A l’instar de ces tisserands qui, au début 19ème siècle, se mirent à briser les métiers à tisser mécaniques menaçant directement leur travail…

Pourtant la vocation de l’intellectuel n’est pas de briser les machines-à-penser mais de briser les idées fausses, les préjugés, les illusions.

La technologie de l’IA ne pense pas par elle-même, elle ne fait que synthétiser des milliards de données, de livres et de références qu’elle a mémorisés lors de son entraînement intensif (Deep Learning).

Les contenus produits par des IA ne proviennent pas d’une personnalité singulière, dotée d’une sensibilité et d’une expérience particulières, de tripes, d’un cœur et d’une âme; ils ne sont que le résultat de séries de calculs mathématiques, d’occurrences et de probabilités langagières…

Les IAG donnent « l’illusion statistique de la conversation »…

« Avec l’IA, on change de paradigme informationnel : on est passé de l’ère des algorithmes, cachés trop souvent, mais déchiffrables, à l’ère des outils stochastiques (à comportement statistique) non déchiffrables. C’est un changement de taille.                              L’attention et l’exigence des citoyens ne doivent plus être mises sur la transparence des algorithmes mais sur celle des corpus de données (Data) qui nourrissent ces IA, seul moyen d’en prévoir les réponses, quoiqu’avec un simple caractère de probabilité.              Les outils IA aujourd’hui c’est l’union de modèles de langues qui donnent l’illusion statistique de la conversation (chaque mot suivant dans la phrase est le résultat d’un choix statistique, la phrase n’est pas
« pensée » mais le résultat est excellent malgré cela) et de la capacité de digérer des corpus de données gigantesques et de s’en servir comme une base de connaissance que l’on peut utiliser pour nourrir les réponses à travers le modèle de langue. Tous les dangers sont dans le corpus, pas dans le modèle de langue, donc plus vraiment dans les algorithmes. La question des corpus est centrale dans l’IA. (…) Or il faut mobiliser des corpus gigantesques pour faire exister les IA génératives capables de traiter absolument n’importe quelle question, ce qui conditionne le développement par la taille aussi gigantesque des investissements et l’exclusion, par exemple, de la plupart des langues qui ne disposent pas de tels corpus. »
Dr Daniel Pimienta, expert international dans les TIC, responsable de l’Observatoire de la diversité linguistique et culturelle dans l’Internet (OBDILCI), qui produit des indicateurs sur la présence des langues dans l’Internet.

L’original et la copie, l’authentique et le clone…

Éminent spécialiste du numérique et de l’IA, Luc Julia,  se veut rassurant : les intelligences artificielles génératives « ne créent rien »; elles ne font que générer des contenus (comme leur nom l’indique), à partir de la masse phénoménale des données qu’on leur a fait ingurgiter pour les entraîner – au prix d’un pillage, plus ou moins accepté d’œuvres du patrimoine artistique et littéraire…

Les IA ne feraient donc que du psittacisme de haut vol!

Les écrivains, artistes, auteurs ne devraient donc pas craindre la concurrence des IA… Tant qu’ils feront preuve de créativité, d’originalité, tant qu’ils sauront surprendre et étonner leur public…

Mais le grand public ne va-t-il pas progressivement s’habituer à des productions réalisées par des IA, surtout si elles font illusion, si elles peuvent être produites « sur demande » et « sur mesure », au meilleur prix ?

Livres au kilomètre, séries télé, musiques à la commande, films publicitaires, illustrations… Réalisés à l’aide des IA, plus vite et moins cher! Quel producteur, quel éditeur, quel annonceur renoncera longtemps à s’en priver, en se disant c’est quand même mieux avec de vrais auteurs en chair et en os, de vrais réalisateurs, de vrais compositeurs ?

Le « travail » de la pensée dévalorisé ?

Il est fort probable que de plus en plus de personnes, et notamment les jeunes générations au cours de leur scolarité, céderont à la facilité de questionner une IAG, plutôt que de s’engager dans une réflexion personnelle, dans ce que l’on appelait naguère un « travail intellectuel » : lectures, recherches en bibliothèques, discussions, engagement dans des cercles ou associations thématiques…

Pire : les réponses données par la « machine » ne risquent-elles pas d’être considérées comme « supérieures », plus dignes de considération qu’une réflexion intellectuelle personnelle ?

L’expérience d’une dizaine d’années de fonctionnement des réseaux sociaux montre que le grand public se satisfait de cette profusion de flux « mainstream » qui lui apporte à jet continu des avis formatés sur tous les sujets, du « prêt à penser » immédiatement réutilisable autour de soi, avec la fonction « repost »

Et que va devenir la relation traditionnelle maître-élève concurrencée par les IA ?

La finalité de la pédagogie humaniste, telle qu’elle s’est constituée à partir des grands penseurs de l’Antiquité et la Renaissance,  n’est pas de fabriquer, selon l’expression de Montaigne, des « ânes chargés de livres »  – aujourd’hui on dirait de cloner des « chatbots » – mais elle est d’éveiller chez le disciple l’esprit-critique, de stimuler sa curiosité, son « appétit » intellectuel, et de le préparer à penser par lui-même.

Et que deviendra l’information?

L‘essor des réseaux sociaux, il faut le déplorer, a entraîné une prolifération de fausses infos, d’assertions fantaisistes ou mensongères polluant l’espace public

Cette prolifération de contenus online, de toutes provenances, parfois de source anonyme voire malintentionnée,  éclipse et  annihile la fonction de « pédagogie de l’opinion », d’éveilleur de conscience, que remplissait la presse traditionnelle.

La tentation de remplacer des professionnels de l’information  par des IA « inépuisables » et « dociles » est grande chez certains éditeurs de presse, ne serait-ce que pour améliorer leur bilan comptable. Chaque jour nous en donne des exemples.

Mais c’est ouvrir la porte aux erreurs, confusions, manipulations, à l’uniformisation, à la standardisation de la pensée, dont la victime sera in fine le citoyen et la démocratie.

Les Semaines sociales de France qui ont traité, en novembre 2025, de l’impact de l’IA sur la démocratie, ont souligné cette menace : « L’IA facilite à grande échelle la manipulation de l’information jusqu’à une désinformation et la contestation de la vérité, exerçant un préjudice sur la vie démocratique. La composition des bases de données qui nourrissent l’apprentissage des systèmes d’IA n’est pas neutre et induit des biais cognitifs, ainsi qu’un risque d’intrusion dans la vie privée, de perte de liberté et d’altération des relations sociales… »

On sait que les algorithmes sophistiqués utilisés par les grandes plateformes de contenus, orientent la hiérarchie des sujets en fonction de leur charge sensationnelle ou émotionnelle.

Le déploiement massif des IA repose, avec une acuité plus forte que jamais, le débat sur la copie et l’original.

Comment discerner l’authentique?

Les technologies audiovisuelles numériques ont atteint un tel degré de perfection qu’il deviendra de plus en plus difficile de distinguer une vidéo authentique, par exemple un reportage ou l’interview d’une personnalité, et un « Deep fake » réalisé par une IA…

Tout ceci ouvre évidemment de nombreuses questions déontologiques, mais aussi à propos du fonctionnement de la démocratie sous le coup de ces nouvelles menaces de manipulations – nationales et internationales- ; et renforce la nécessité de mettre en place une véritable éducation critique aux médias dans les programmes scolaires.

J.G.

 

Éducation et formation au défi de l’IA

Certains commentaires enthousiastes sur l’éducation à l’ère de l’IA, rappellent ce qu’on entendait, il y a une trentaine d’années, lors de l’apparition de l’Internet et des premiers moteurs de recherche : « Il ne sera plus nécessaire d’apprendre puisque désormais tous les savoirs de l’humanité seront accessibles en ligne… »

En réalité, on confond accès et compréhension-assimilation-appropriation par chacun.

D’abord pour « trouver » les connaissances en ligne, il faut savoir ce que l’on cherche, c’est à dire accomplir une démarche intellectuelle heuristique. Laquelle suppose une formation, la maîtrise du langage, de la signification, un esprit critique, des références afin de pouvoir comparer, mettre en perspective, trier, hiérarchiser.

Sans instruction préalable on ne comprend rien à rien! Rappelons que 10 à 15 % des Français ne comprennent pas un texte court ou un énoncé simple qu’on leur fait lire…

C’est un peu comme la grande bibliothèque d’Alexandrie dans l’Antiquité : elle représentait le plus fabuleux creuset de savoir de l’époque, mais si l’on ne savait lire ni le grec, ni le latin, ni le copte, impossible d’accéder aux multiples connaissances archivées en ce lieu.

Avec l’IA, on risque de se laisser entrainer dans le fantasme du savoir universel débité à la demande par nos étonnantes machines à penser. Et qu’on absorberait sans effort, comme par osmose…

« Ne faites plus d’études ! »

L’économiste Olivier Babeau, président de l’Institut Sapiens, coauteur avec Laurent Alexandre d’un essai au titre provocant (« Ne faites plus d’études ! – Pourquoi l’éducation de nos enfants est devenue obsolète à l’heure de l’IA » -éditions Buchet-Chastel), a récemment nuancé son injonction sur X (ex-Txitter) :  » ‘Ne faites plus d’études’ ne proclame ni la mort du savoir ni celle de tout enseignement supérieur. Le livre appelle à déscolariser l’intelligence : apprendre à sa manière, dans le réel, à tout âge, avec les machines mais sans leur abandonner son esprit. (…) Apprenez davantage, sans cesse, mais cessez de croire que cinq années passées dans un cursus figé garantiront encore une carrière. (…) Apprenez à apprendre : mémoire, répétition espacée, synthèse, concentration. Apprenez à dialoguer avec les machines, mais accumulez assez de connaissances pour les diriger et les corriger. »

Pour Olivier Babeau, le grand danger serait « l’abdication cognitive »: « Pourquoi mémoriser, rédiger, calculer ou chercher si une IA peut le faire instantanément ? Parce qu’un cerveau qui délègue tout finit par ne plus savoir juger ce qu’il reçoit. Sans connaissances, mémoire, culture générale et esprit critique, impossible de formuler une bonne question, de repérer une erreur ou de résister à une réponse séduisante mais fausse. L’IA est un amplificateur. Elle peut démultiplier la curiosité d’un esprit actif ou organiser la régression d’un esprit passif. L’accès universel à l’outil ne produira donc pas automatiquement l’égalité. (…) Internet n’a pas transformé toute la population en savants ; l’IA ne le fera pas davantage. La grande fracture opposera ceux qui utiliseront la machine pour s’élever à ceux qui l’utiliseront pour éviter l’effort. »

 

L’entrepreneur et consultant Thomas Legrain, directeur général d’Actual Académie (regroupant les écoles et centres de formation du Groupe Actual ), met en garde : que va-t-il se passer le jour où les IA génératives se nourriront principalement des contenus générés par d’autres IA ? « Si ces contenus artificiels deviennent demain leur principale matière première, elles risquent de tourner en circuit fermé, de reproduire l’existant et de perdre progressivement en pertinence... Un paradoxe au cœur de notre réflexion sur l’avenir de l’enseignement supérieur. Notre responsabilité n’est pas seulement d’apprendre aux étudiants à utiliser l’IA. Elle est aussi – et peut-être surtout – de développer tout ce que l’IA ne peut accomplir seule : la curiosité, l’esprit critique, le discernement, la créativité, l’intuition, la capacité à formuler des idées originales et à comprendre les réalités humaines. »

Pour ce diplômé de l’Essec, fondateur du Club de l’Audace, « une école qui se contenterait d’apprendre à ses étudiants à produire plus vite grâce à l’IA passerait à côté de l’essentiel. Elle doit leur apprendre à questionner ses réponses, à enrichir ses propositions, à confronter les connaissances au réel et à construire une pensée personnelle… »

 

Fraudes, escroqueries, cybercriminalité…

Sans s’étendre sur cet aspect qui mériterait un article en soi (et dont l’actualité ne cessera de nous rappeler l’importance), les IA deviennent un allié premium pour tous les escrocs, contrefacteurs, hackeurs, pirates, voleurs, maîtres chanteurs et autres virtuoses de la « délinquance astucieuse » (comme les qualifie la Gendarmerie)…
En permettant de reproduire à la perfection des voix ou des visages, les technologies IA fournissent à ces truands modernes des leviers efficaces pour abuser leurs victimes (fausses identités, faux appels, faux documents, fausses vidéos…). 
Par exemple, Le Figaro publie un reportage sur les arnaques qui fleurissent sur les plateformes de ventes de produits de seconde main entre particuliers : grâce à l’IA les escrocs prétextent des défectuosités (simulées) pour ne pas payer leur achat ou se faire rembourser… On a vu aussi se développer des arnaques à la location de maisons de vacances « virtuelles ».
En matière de cyberattaques, l’IA va aussi démultiplier les capacités des hackers, comme alerte Olivier Arous, président d’OGO Security : « L’IA permet de générer du phishing hyper personnalisé en quelques secondes, de produire du code malveillant en boucle, d’orchestrer des campagnes complexes sans expertise. Un attaquant individuel peut désormais agir comme une petite organisation. Une petite organisation peut frapper comme un groupe étatique. La montée en puissance est verticale, brutale, immédiate… »

***

« L’intelligence artificielle doit être désarmée et mise au service du bien commun… »

La première encyclique du Pape Léon XIV est consacrée à l’IA

Le Pape Léon XIV – crédit image : illustration de Jacques Lucien pour Consulendo – 2026

Se souciant de la « protection de la personne à l’ère de l’intelligence artificielle », cette première encyclique  d’un souverain pontife de culture américaine,  aborde un sujet de société contemporain. C’est pourquoi ce texte nous semble devoir intéresser les croyants comme les non croyants.
En questionnant l’impact des technologies de l’IA sur notre société contemporaine, le Pape Léon s’inscrit dans le sillage de son lointain prédécesseur, le Pape Léon XIII, qui avait pris en considération les effets brutaux de la révolution industrielle sur les travailleurs du 19ème siècle. Ce qui constitua le socle de ce que l’on a appelé « la doctrine sociale de l’Église catholique », dont se sont inspirés par la suite des syndicats et des partis politiques se réclamant de la démocratie chrétienne.
Nous reprenons des extraits de la synthèse de cette encyclique intitulée « Magnifique Humanité » (Magnifica Humanitas en latin), publiée par le Dicastère pour le Service du Développement Humain Intégral.

 

Expliquant avoir beaucoup consulté – des ingénieurs, des scientifiques, des dirigeants politiques, des hauts fonctionnaires, des parents et des enseignants – le Pape Léon XIV, dans son discours de présentation de sa première encyclique, le 26 mai 2026, lance un appel à « désarmer » l’intelligence artificielle :

« L’IA doit aujourd’hui être « désarmée », libérée des logiques qui la transforment en instrument de domination, d’exclusion et de mort. Comme l’énergie nucléaire, elle doit être mise au service de tous et du bien commun. » (…)

« Désarmer, cependant, ne suffit pas. Nous devons construire. (…) L’intelligence artificielle peut devenir un chantier de l’histoire inscrit dans un horizon de communion, où le progrès technique apprend à servir la vie humaine. (…)

« N’ayons pas peur de l’intelligence artificielle, mais gardons toujours à l’esprit la question de l’humain. » (…)

Son encyclique interroge  « les grandes transformations historiques (…) marquées par l’expansion accélérée de la numérisation, de l’intelligence artificielle et de la robotique, qui ont un impact profond sur les structures sociales, les processus décisionnels et l’imaginaire collectif. »

L’encyclique reconnaît « la technique comme une dimension authentiquement humaine, enracinée dans la liberté et la créativité, mais sa puissance introduit une responsabilité nouvelle et inédite :

« Jamais auparavant l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même »…

 

« La doctrine sociale de l’Église (élaborée au 19ème siècle sous l’impulsion du Pape Léon XIII -NDLR) accompagne ces transformations, en identifiant le bien commun, la solidarité et la subsidiarité comme critères fondamentaux pour lire et interpréter la transformation qui est en train de se dérouler. (…)

« À l’ère de l’intelligence artificielle, l’humanité est confrontée à un choix.

« Soit se laisser guider par la technologie et le progrès comme seuls principes sur lesquels bâtir notre civilisation, soit placer la dignité de la personne au centre, en ramenant le progrès technique à un simple instrument.(…)

« À quel chantier voulons-nous contribuer ?  Le pape Léon XIV utilise deux images bibliques : d’une part, la construction de la tour de Babel et, d’autre part, la reconstruction de Jérusalem.  (…)

« L’alternative ne se situe pas entre accepter ou refuser la technologie, mais entre un usage qui détruit et un usage qui préserve l’humain …

« Si nous choisissons d’être des « architectes avisés » et des bâtisseurs fidèles à la vérité, soucieux des relations humaines, investis dans l’éducation, épris de justice et de paix, l’humanité ne perdra pas sa magnificence » (…)

SYNTHÈSE DE L’ENCYCLIQUE « MAGNIFICA HUMANITAS »

« La dignité de l’être humain doit orienter le progrès technique et le placer au service du bien commun »

« Le premier chapitre de l’encyclique invite à adopter une « pensée dynamique » qui s’inspire de la doctrine sociale de l’Église : celle-ci est présentée non pas comme un ensemble statique de normes, ni comme un système idéologique à mettre en œuvre de l’extérieur, mais comme une pensée vivante, capable d’interpréter l’histoire à la lumière de l’Évangile et d’accompagner l’humanité dans ses réalités concrètes. (…)

Le 2ème chapitre rappelle les fondements et principes de la doctrine sociale de l’Église à la lumière des enseignements du Concile Vatican II.

« Ces principes sont ceux du bien commun, de la destination universelle des biens, de la subsidiarité et de la solidarité, ainsi que de la justice sociale, qui, placés au cœur des relations sociales, conduisent au développement humain intégral, concept que Paul VI a été le premier à développer.

La relation entre la technique, le pouvoir et la personne humaine fait l’objet du 3ème chapitre.

« Si le Pape Léon XIV reconnaît la valeur du développement technologique en tant qu’expression de la liberté et de la créativité humaine, il met en garde contre le risque que ce dernier devienne un critère absolu de jugement (…) donnant forme à ce qui est défini comme un « paradigme technocratique, capable de réduire la réalité à ce qui est mesurable, calculable et optimisable. »

« Dans ce contexte, l’IA apparaît comme un outil puissant, capable d’offrir des avantages réels, mais aussi d’amplifier des formes de domination lorsqu’elle est dissociée d’une orientation éthique et anthropologique. (…)

« Les systèmes d’IA, bien que capables d’imiter certains langages et comportements, restent étrangers à l’expérience proprement humaine. (…) Ils ne possèdent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne savent pas de l’intérieur ce que signifient l’amour, le travail, la responsabilité (…)

« Dépourvues d’expériences, de valeurs et de sentiments, les IA ne peuvent et ne doivent jamais assumer un rôle de responsabilité et de suprématie sur l’intelligence humaine. (…)

« L’IA et les technologies numériques (…) façonnent progressivement les comportements, les relations et les structures de la vie en société. (…)

C’est pourquoi le 4ème chapitre exhorte à préserver l’Humain dans la transformation numérique en cours.

« Le premier domaine décisif est celui de la vérité : à une époque où tout est manipulable, il est nécessaire de conserver une éducation au sens critique qui nous permette de distinguer le vrai du faux.

« Le deuxième domaine est celui du travail : lorsque le critère dominant devient l’efficacité, le travail risque de perdre sa valeur humaine et relationnelle. (…) Ainsi, les travailleurs sont souvent contraints de s’adapter à la vitesse des machines, au lieu que les machines soient conçues pour aider les travailleurs. (…)

« Le troisième domaine est celui de la liberté : menacée par les dépendances numériques et la collecte massive de données, sa défense exige des règles justes, une responsabilité partagée et une éducation. Pour préserver les conditions d’une vie authentiquement humaine, capable de vérité, d’un travail digne et d’une liberté réelle, un effort collectif est nécessaire.

Le  Pape Léon XIV s’alarme aussi de l’utilisation de l’IA dans les conflits et les guerres, avec des « systèmes d’armes de plus en plus autonomes, qui échappent pratiquement à toute capacité humaine de les réguler de façon efficace… »

« Les innovations technologiques ne se contentent pas de rendre les moyens de défense plus efficaces : elles ont un impact profond sur la nature même (d’un) conflit, en accélérant les délais de décision et en rendant l’usage de la force plus impersonnel et plus éloigné de la responsabilité morale (…) Dans ce contexte, se dessine une véritable culture de la puissance, dans laquelle l’efficacité des moyens tend à se substituer au jugement moral et la protection des civils est subordonnée à des logiques stratégiques. » (…)

Face à une telle dérive, le texte affirme clairement qu’ »il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable. » (…)

Dès lors, l’encyclique propose, dans son 5ème chapitre, « une civilisation de l’amour » fondée sur la justice, le dialogue et la responsabilité partagée. (…)

« Face à la dérive qui tend à privilégier l’efficacité des moyens au jugement moral et les résultats militaires à la protection de la vie humaine, la seule perspective de salut est une civilisation fondée sur la justice, la fraternité et le dialogue. (…)

En conclusion

  • La plénitude de l’humain ne naît pas de la puissance technique, mais d’une relation qui implique la liberté, l’amour et la grâce.
  • Nul ne doit être réduit à sa productivité, à ses performances cognitives ou à de simples données : la personne humaine porte en elle une liberté, une intériorité et une vocation à aimer et à adorer.
  • Préserver l’humain à l’ère de l’IA est une responsabilité commune et partagée. Aucune transformation technologique ne peut être vécue sans une conversion du cœur et sans une mise en pratique concrète de la justice, de la solidarité et de la prise en charge des plus fragiles.
  • C’est à travers une vision intégrale de la personne humaine que l’intelligence artificielle peut être orientée vers le bien commun.

 

« L’histoire de l’humanité est une œuvre encore en cours, un chantier où rien n’est définitivement achevé et où chacun est appelé à prendre part. » (…) De là naît l’invitation finale à choisir quel type de bâtisseurs nous voulons être dans l’histoire : « Des bâtisseurs de communion, et non des architectes de Babel, afin que l’humanité ne perde pas sa magnificence et que le monde puisse reconnaître, dans le cœur de l’homme, le lieu où Dieu désire habiter. »

(Source des extraits choisis par Consulendo : Dicastère pour le Service du Développement Humain Intégral)

 

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> « Dieu et la Silicon Valley », d’Eric Salobir, le captivant reportage en Californie d’un dominicain, expert en numérique, sur les ambitions messianiques des entrepreneurs de la Tech (éditions Buchet-Chastel – mars 2020). Eric Salobir est consultant pour les nouvelles technologies auprès du Saint-Siège à Rome.

> « Les robots humanoïdes : la prochaine révolution technologique ? »  Par Guillaume Moukala Same – Fondation pour l’innovation politique (Mai 2026)

> « Intelligence artificielle – Enjeux économiques et financiers d’une percée technologique. » Par Françoise Drumetz et Christian Pfister – Fondation pour l’innovation politique (Septembre 2025)